Il était une fois, dans une ville grise où les gens marchaient toujours tête baissée, un vieux marchand qui installa son étal sur la place centrale. Sur sa table, rien d’apparent, juste une petite pancarte : « Lunettes invisibles à essayer gratuitement. »

Les passants, curieux, s’arrêtaient. « Mais je ne vois rien sur votre table ! » disaient-ils. Le marchand souriait et répondait : « Ces lunettes ne se voient pas, elles se ressentent. Fermez les yeux, et laissez-moi vous en poser une paire. »

Une jeune femme pressée, toujours agacée par les gens lents devant elle dans la queue du bus, accepta par curiosité. Le marchand fit semblant de lui poser des lunettes invisibles sur le nez. « Maintenant, regardez autour de vous, » dit-il.

La jeune femme rouvrit les yeux et regarda la place. Elle vit un vieil homme assis seul sur un banc, et pour la première fois, au lieu de penser « encore un vieux qui traîne », elle se demanda s’il n’était pas simplement seul, en manque de compagnie. Elle vit un enfant qui pleurait, et au lieu de s’énerver du bruit, elle se demanda ce qui lui faisait si mal. Elle vit même son propre reflet dans une vitrine, et se trouva, pour une fois, moins sévère avec elle-même.

« Ces lunettes ne changent rien à ce que vous voyez, » expliqua le marchand, « elles changent seulement la façon dont vous le regardez. »

Petit à petit, la nouvelle se répandit dans toute la ville. Chacun venait essayer les fameuses lunettes invisibles. Et curieusement, sans qu’on ne change rien de visible, la ville devint moins grise. Les gens se saluaient davantage, s’excusaient plus facilement, s’arrêtaient parfois pour aider un inconnu.

Un jour, un enfant demanda au marchand : « Mais où avez-vous trouvé ces lunettes magiques ? »

Le vieil homme sourit et répondit : « Elles n’ont jamais été à vendre, mon petit. Elles étaient déjà en toi. Je t’ai juste appris à t’en souvenir. »

Et le marchand disparut, laissant derrière lui une ville qui avait appris, enfin, à regarder.

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