Frères et sœurs, nous voici à quelques jours de la fête de tous les saints, et je voudrais vous poser une question toute simple : comment nous y préparer ? Parce qu’on peut très bien traverser cette fête comme on traverse un jour férié, un pont de plus dans le calendrier, une occasion de fleurir les tombes et de souffler un peu. Mais l’Église nous propose autre chose : elle nous met devant les yeux l’Évangile des Béatitudes, ce texte que Jésus prononce sur la montagne, et qui, soyons honnêtes, bouscule absolument tout ce que notre monde nous répète à longueur de journée.

Regardez autour de nous. Les écrans, les réseaux sociaux, les informations en continu nous disent que le bonheur, c’est réussir, être reconnu, avoir du pouvoir, ne manquer de rien, gagner. Et voilà que Jésus ouvre la bouche et dit : « Heureux les pauvres de cœur, heureux ceux qui pleurent, heureux les doux, heureux ceux qui ont faim et soif de justice. » On pourrait presque se dire : mais il n’a pas lu les actualités ! Et pourtant, c’est justement dans notre monde tel qu’il est, avec ses guerres, ses crises, ses inquiétudes sur l’avenir, la précarité qui touche tant de familles, la solitude de tant de personnes âgées, que cette parole prend tout son sens.
Alors, première manière de nous préparer : accepter de nous laisser déranger. Les saints, ce ne sont pas des gens parfaits, des statues dans des niches, des héros hors du commun. Ce sont des hommes et des femmes qui ont pris Jésus au sérieux. Quand on parle de « sainteté », on pense tout de suite à quelque chose d’inaccessible, de réservé à une élite. Or la fête d’aujourd’hui est la fête de tous les saints, y compris ceux dont personne ne connaît le nom : cette maman qui s’est épuisée pour ses enfants, ce voisin discret qui rendait service sans rien dire, cette infirmière qui a veillé la nuit, ce grand-père qui priait en silence. La sainteté, c’est la vie ordinaire vécue avec amour, et c’est à notre portée.
Deuxième manière : regarder où sont les pauvres de cœur, les artisans de paix, les persécutés pour la justice aujourd’hui. Pensons à ceux qui fuient la guerre et cherchent un abri, à ceux qui, dans nos villes, dorment dehors quand arrive l’automne, à ceux qui travaillent pour la paix quand tout invite à la division et à l’invective. Ces gens-là, souvent, sont plus proches des Béatitudes que nous ne le croyons. Se préparer à la Toussaint, c’est peut-être se demander : de quel côté suis-je ? Est-ce que je construis des ponts, ou est-ce que j’ajoute ma voix au bruit de la colère ? Est-ce que mon cœur reste doux, ou est-ce qu’il s’endurcit à force de nouvelles tristes ?
Troisième chose, et elle est essentielle : se préparer, c’est prier. Prendre un moment, chaque jour, même court, pour relire ces douze versets. Les lire lentement, comme une lettre qu’on aurait reçue. Les Béatitudes ne sont pas une liste d’exigences impossibles, elles sont d’abord une promesse. Jésus ne dit pas « soyez heureux », il dit « heureux êtes-vous », parce que Dieu est avec vous, parce que le Royaume vous appartient, parce que vous serez consolés, rassasiés, qu’un jour vous verrez Dieu. C’est une parole de joie, de confiance, dans un monde qui manque cruellement d’espérance.
Et puis, n’oublions pas que la Toussaint ouvre sur le souvenir de nos défunts. Nous allons au cimetière, nous pensons à ceux que nous avons aimés et perdus. Ce n’est pas un moment de tristesse sans issue : c’est la communion des saints, ce lien invisible mais bien réel qui nous unit à ceux qui nous ont précédés. Nous ne sommes pas seuls. Nous marchons avec une foule immense, comme le dit l’Apocalypse, une multitude que nul ne peut dénombrer. Quelle consolation, surtout quand on traverse un deuil, une maladie, une épreuve !
Alors, concrètement, que faire d’ici là ? Peut-être choisir une Béatitude, une seule, et la laisser travailler en nous toute la semaine. Peut-être faire un geste de partage, de pardon, de visite à quelqu’un qui est seul. Peut-être participer à l’eucharistie avec un cœur un peu plus ouvert, un peu plus disponible. Peut-être simplement demander : « Seigneur, apprends-moi à être heureux comme toi tu l’entends. »
Car au fond, la Toussaint nous pose une seule question, la plus belle de toutes : à quoi sommes-nous appelés ? Et la réponse est là, dans la bouche de Jésus : à la joie, à la vraie, à celle que personne ne peut nous enlever. Puissions-nous nous y préparer avec simplicité, avec confiance, et avec cette certitude que nous aussi, oui, nous aussi, nous sommes appelés à devenir des saints.

Votre commentaire