Vous savez, quand on lit ce passage de Matthieu où cette femme cananéenne vient supplier Jésus pour sa fille malade, on pourrait se dire que c’est une histoire d’un autre temps, loin de nos préoccupations d’aujourd’hui. Et pourtant, si on y regarde de plus près, c’est d’une actualité brûlante.

Cette femme, elle est étrangère. Elle n’est pas du bon peuple, pas de la bonne religion, pas du bon endroit. Et elle vient crier son besoin, sa détresse de mère, auprès de quelqu’un qui n’est pas censé s’occuper d’elle. On pense forcément à ce qui se passe autour de nous, à toutes ces personnes qui traversent des frontières, qui frappent à des portes qui ne sont pas censées s’ouvrir pour elles. On voit tous les jours aux informations ces images de familles qui fuient, qui cherchent un peu d’humanité quelque part. Cette femme cananéenne, c’est un peu toutes ces personnes-là, en fait.

Et ce qui est troublant dans ce texte, c’est que Jésus, dans un premier temps, ne répond pas. Il se tait. Et puis ses disciples, eux, veulent la renvoyer, s’en débarrasser, parce qu’elle les dérange avec ses cris. Est-ce qu’on ne fait pas un peu pareil, nous, aujourd’hui ? Est-ce qu’on n’a pas tendance à détourner le regard quand quelqu’un nous dérange trop avec sa souffrance, avec ses demandes, parce que ça ne rentre pas dans nos cases, parce que ce n’est pas notre problème ?

Et puis il y a ce dialogue un peu rude, où Jésus semble presque la rabaisser, parlant des petits chiens qui ne mangent pas le pain des enfants. Ça peut choquer, on se dit que ce n’est pas très charitable comme réponse. Mais elle, elle ne se laisse pas démonter. Elle insiste, elle argumente avec intelligence et humilité en même temps : « Oui, mais les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres. » Elle ne revendique rien, elle ne s’énerve pas, elle continue de croire que quelque chose est possible pour elle, même à la marge, même avec les miettes.

Il y a quelque chose de cette persévérance-là qui nous parle forcément aujourd’hui, dans un monde où on a vite fait de baisser les bras, de se décourager, où on a l’impression que crier dans le vide ne sert à rien. Que ce soit face aux injustices sociales, face aux crises qu’on traverse, face à nos propres difficultés personnelles, on est souvent tentés d’abandonner au bout de deux refus. Cette femme, elle, elle tient bon. Elle a une foi qui ne lâche rien.

Alors comment se préparer à vivre ce dimanche ? Peut-être justement en se posant la question : est-ce que moi, cette semaine, j’ai fermé une porte à quelqu’un parce qu’il ne rentrait pas dans mes critères ? Est-ce que j’ai été comme les disciples, agacé par une demande insistante, plutôt que d’essayer de comprendre la détresse derrière ? Et à l’inverse, est-ce que moi, dans mes propres galères, j’ai cette ténacité de la cananéenne, cette capacité à ne pas renoncer à espérer, même quand tout semble fermé ?

C’est aussi un texte qui nous parle d’ouverture. Jésus finit par dire : « Femme, grande est ta foi, qu’il t’advienne comme tu le veux. » Il se laisse toucher, il se laisse déplacer par cette rencontre avec quelqu’un de différent. Dans notre époque où on a tendance à se replier chacun dans son camp, dans ses certitudes, dans son entre-soi, ça vaudrait peut-être le coup de se laisser, nous aussi, déplacer par une rencontre inattendue, par quelqu’un qui ne pense pas comme nous, qui ne vit pas comme nous, mais qui a quelque chose à nous apprendre sur la foi, sur la persévérance, sur l’humanité tout court.

Se préparer à ce dimanche, ce serait peut-être ça finalement : arriver avec nos propres cris, nos propres demandes qu’on n’ose parfois même pas formuler, et se rappeler que même les miettes de la table peuvent suffire à nous nourrir, pourvu qu’on garde confiance et qu’on continue d’avancer.

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