Bon, on va parler d’un texte qu’on connaît tous, ou qu’on croit connaître, parce que justement c’est ça le danger avec les passages célèbres de l’Évangile : on pense qu’on les connaît, alors on n’écoute plus vraiment. La multiplication des pains. Cinq pains, deux poissons, cinq mille hommes sans compter les femmes et les enfants. On a entendu ça depuis qu’on est tout petits, et parfois ça glisse sur nous comme de l’eau sur les plumes d’un canard. Alors justement, avant d’arriver à la messe dimanche, ça vaut le coup de s’arrêter un instant et de se demander : mais qu’est-ce que ce texte a à me dire à moi, maintenant, en 2025, avec la vie que je mène ?

La première chose qui me frappe dans ce passage, c’est le contexte. On oublie souvent de lire ce qui précède. Jésus vient d’apprendre la mort de Jean-Baptiste. Son cousin, son précurseur, celui qui a crié dans le désert, vient d’être décapité au caprice d’une fille qui danse et d’une mère vindicative. C’est violent. C’est brutal. Et Jésus, face à cette nouvelle, cherche à se retirer dans un endroit désert, seul. Il a besoin de silence, de recueillement, de deuil peut-être. C’est profondément humain. Et ça, ça me touche beaucoup, parce que dans nos vies actuelles, on ne sait plus trop comment accueillir la douleur. On zappe, on scrolle, on se noie dans le bruit pour ne pas entendre le silence qui fait mal. Jésus, lui, il va chercher ce silence. Il ne fuit pas la douleur, il lui fait de la place.

Mais voilà, les foules le suivent. Il n’arrive pas à être seul. Et là, ce qui se passe est extraordinaire : le texte dit qu’il fut saisi de compassion pour eux. Il ne râle pas, il ne dit pas « mais laissez-moi tranquille », il ne pose pas de limites comme on nous le conseille dans tous les podcasts de développement personnel du moment. Non. Il est touché, il est ému dans ses entrailles — c’est le sens profond du mot grec utilisé — et il guérit leurs malades. Il donne ce qu’il a, même quand il est lui-même dans l’épreuve. Ça, c’est une leçon de vie qui devrait nous interpeller sérieusement, dans une époque où l’on parle beaucoup de se protéger, de préserver son énergie, de dire non pour se préserver. Ces choses-là ont leur vérité, bien sûr, mais Jésus nous montre quelque chose de plus grand : que l’amour vrai est capable de se donner même quand il est blessé.

Ensuite vient le moment de tension entre Jésus et ses disciples. Le soir tombe, la foule est là, et les disciples disent quelque chose de très raisonnable, de très logique, de très… moderne : « Renvoie-les, qu’ils aillent dans les villages s’acheter de la nourriture. » C’est du bon sens, non ? On a fait notre boulot, les gens ont été soignés, maintenant chacun se débrouille. C’est un peu le réflexe de notre société de prestations de services, où l’on pense en termes d’offre et de demande, de compétences et de limites de mission. Les disciples sont efficaces, pragmatiques, organisés. Mais Jésus leur répond quelque chose qui les déstabilise complètement : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Vous. Pas eux. Vous. Il retourne la logique. Il ne demande pas aux gens de se prendre en charge, il demande aux disciples de prendre en charge les gens. C’est un changement de paradigme radical.

Et les disciples font quoi ? Ils comptent ce qu’ils ont. « Nous n’avons là que cinq pains et deux poissons. » Voilà, c’est ça, c’est notre réflexe à nous aussi. Face aux grands besoins du monde — la faim, oui, mais aussi la solitude, la misère, l’exclusion, la détresse des migrants qui traversent des mers au péril de leur vie, la souffrance des personnes âgées abandonnées dans les maisons de retraite, la détresse des jeunes qui n’arrivent plus à trouver un sens à leur existence — notre premier réflexe c’est de compter nos ressources et de conclure que c’est insuffisant. « On n’a pas les moyens, on n’est pas assez nombreux, on n’est pas compétents, c’est pas notre rôle, il y a des associations pour ça. » On a toujours une bonne raison de ne pas agir. Les disciples aussi avaient une bonne raison. Et pourtant.

Jésus leur dit : « Apportez-les moi. » C’est peut-être la phrase la plus importante de tout le passage pour nous qui voulons nous préparer spirituellement à ce dimanche. Apportez-les moi. Amenez ce que vous avez, même si c’est peu, même si c’est maigre, même si vous trouvez ça ridicule face à l’ampleur du besoin. Amenez-le à Jésus. Mettez-le entre ses mains. Et là quelque chose se passe. Il prend les pains, il lève les yeux au ciel, il prononce la bénédiction, il rompt les pains. Ce geste, on le reconnaît, c’est le geste eucharistique. Ce n’est pas un hasard. L’évangéliste Matthieu nous dit clairement que le miracle des pains est une anticipation de l’Eucharistie, que la table du pain partagé c’est déjà la table du Seigneur.

Et tout le monde mange, et tout le monde est rassasié, et il reste douze paniers pleins. L’abondance de Dieu dépasse toujours notre logique de pénurie. C’est ça la Bonne Nouvelle. Pas que tout va bien automatiquement, pas que les problèmes disparaissent par magie, mais que quand on remet ce qu’on a entre les mains de Dieu et qu’on accepte d’agir avec lui, quelque chose se multiplie qui nous dépasse.

Alors concrètement, comment se préparer à vivre ce dimanche ? Je crois qu’il y a quelques petites choses simples qu’on peut faire dès maintenant. D’abord, prendre un moment dans la semaine pour relire ce texte lentement, tout seul, comme une lettre personnelle. Pas pour l’analyser, mais pour se laisser traverser par lui. Peut-être s’arrêter sur la question : dans ma vie, qu’est-ce que j’ai envie de garder pour moi au lieu de le donner ? Qu’est-ce que je garde précieusement en disant « c’est pas assez de toute façon » ?

Ensuite, penser à quelqu’un dans mon entourage qui a faim. Pas nécessairement de pain, mais faim d’attention, faim d’une parole bienveillante, faim d’un regard qui la reconnaisse comme une personne digne. Et décider de lui apporter quelque chose avant dimanche. Un message, une visite, un coup de téléphone. Pas grand-chose. Cinq pains et deux poissons, c’est pas grand-chose non plus.

Et puis arriver à la messe dimanche avec cette conscience que ce qu’on va vivre autour de la table eucharistique, c’est exactement ce qui se passe dans l’Évangile. Jésus prend ce qu’on lui apporte — notre vie, notre semaine, nos réussites, nos ratages, nos doutes, nos petits riens — il le bénit, il le rompt, il le distribue. Et d’une façon qu’on ne comprend pas toujours, ça nourrit. Ça nourrit vraiment. Pas que notre intellect ou notre sensibilité, mais quelque chose de profond en nous, ce que les chrétiens appellent l’âme, qui a besoin de ce pain-là pour continuer à marcher, pour continuer à espérer, pour continuer à aimer dans un monde qui en a tellement besoin.

Voilà. Ce dimanche peut être une vraie chance si on l’accueille les mains ouvertes plutôt que les bras croisés.

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