Il était une fois, dans un grand village au bord d’un fleuve puissant, tous les habitants qui vivaient de la pêche. Chaque matin, sans exception, ils prenaient leurs barques et descendaient le courant vers l’aval, là où le fleuve s’élargissait et où les autres villages venaient acheter le poisson. C’était ainsi depuis toujours. Descendre le courant, c’était la règle. Personne n’avait jamais demandé pourquoi.

Il y avait parmi eux un pêcheur du nom de Silas. Silas était un homme tranquille, observateur, qui aimait écouter le bruit de l’eau. Un soir, alors qu’il rentrait avec les autres, il remarqua quelque chose d’étrange : les poissons qu’il voyait nager remontaient tous vers l’amont. Tous. Comme attirés par quelque chose là-haut, dans l’inconnu du fleuve.
Le lendemain matin, au lieu de suivre les barques vers l’aval, Silas tourna la sienne dans l’autre sens. Les autres s’arrêtèrent, stupéfaits.
— Silas, tu vas où comme ça ? lui crièrent-ils. — Voir ce qu’il y a en amont, répondit-il simplement. — Mais c’est contre le courant ! Tu vas t’épuiser pour rien ! Il n’y a rien là-haut ! — Peut-être. Mais je n’en sais rien.
Ramer à contre-courant était dur. Les bras brûlaient. Le courant résistait. Les rires des autres lui parvenaient encore de loin. Mais Silas continuait. Après des heures d’effort, le fleuve se rétrécissait, devenait plus calme, et soudain s’ouvrait sur un lac d’une beauté à couper le souffle. Les eaux y étaient d’un bleu profond et grouillaient de poissons comme Silas n’en avait jamais vu de sa vie. Des espèces rares, lumineuses, qui semblaient danser sous la surface.
Il pêcha ce jour-là plus qu’en un mois entier. Mais surtout, il avait trouvé quelque chose que le poisson ne pouvait pas nommer : un endroit qui lui appartenait vraiment, découvert parce qu’il avait osé ramer à rebours.
Quand il revint au village, les autres voulurent savoir. Certains décidèrent de le suivre le lendemain. Mais certains aussi continuèrent à descendre le courant, par habitude, par peur de l’effort, ou parce que c’est ce qu’on avait toujours fait.
Et c’est peut-être ça, la vraie leçon du fleuve : les plus beaux endroits ne s’atteignent pas en se laissant porter. Ils attendent ceux qui ont le courage de ramer à contre-courant.

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