Il était une fois, dans une ville grise où tout le monde marchait vite et regardait son téléphone, une petite fille qui s’appelait Noa. Noa avait les yeux grands et curieux, et une particularité étrange : chaque fois qu’elle pleurait, ses larmes laissaient sur le sol de petites taches argentées qui brillaient comme des étoiles.

Mais dans cette ville-là, personne ne pleurait. C’était presque une règle, une habitude si ancienne que personne ne se souvenait pourquoi. Quand quelqu’un tombait, il se relevait sans un mot. Quand quelqu’un perdait un ami, il haussait les épaules et regardait ailleurs. Les gens souriaient beaucoup — des sourires propres, bien polis — mais leurs yeux, eux, restaient secs et un peu éteints.
Un jour, le vieux chat de Noa mourut. Il s’appelait Cendrier parce qu’il était gris et dormait toujours près de la cheminée. Noa l’aimait de tout son cœur. Quand elle le trouva immobile, elle s’assit par terre et pleura longtemps, sans retenue, sans honte. Et les larmes argentées tombèrent sur le carrelage froid.
Les voisins passaient dans la rue et regardaient par la fenêtre avec une sorte de gêne. « Cette enfant est bizarre », disait-on. « Tout ça pour un chat… »
Mais une vieille dame qui habitait juste en face, Madame Irène, s’arrêta. Elle avait les mains noueuses et les cheveux blancs, et elle n’avait pas pleuré depuis que son mari était parti, quarante ans plus tôt. Elle observa Noa. Les épaules qui tremblaient. Les larmes qui brillaient. Et quelque chose en elle, quelque chose de très vieux et de très enfoui, se mit à bouger.
Elle entra. Elle s’assit à côté de Noa sans dire un mot. Et après un long silence, elle aussi se mit à pleurer — pour la première fois depuis quatre décennies. Pas pour le chat. Pour tout ce qu’elle avait gardé en dedans depuis si longtemps.
Les deux pleurèrent ensemble un bon moment. Et les larmes de Noa et celles d’Irène se mêlèrent sur le carrelage, formant une constellation argentée, magnifique, comme une petite voie lactée tombée dans la cuisine.
Quand elles eurent fini, Madame Irène dit doucement : « Je ne savais pas que ça faisait du bien. »
« Moi je savais », répondit Noa en reniflant.
La nouvelle se répandit dans la ville. On ne sait pas trop comment. Peut-être que quelqu’un avait regardé par la fenêtre et avait eu envie, lui aussi. Peut-être que les taches argentées avaient quelque chose de contagieux. Toujours est-il que, peu à peu, les habitants de la ville grise recommencèrent à pleurer. Pas tout le temps, pas n’importe comment — mais quand c’était vrai, quand c’était nécessaire, quand quelque chose de réel méritait des larmes.
Et chose curieuse : la ville devint un peu moins grise. Les gens marchaient toujours vite, mais ils se regardaient davantage dans les yeux. Les sourires étaient moins polis mais plus vrais. Et sur certains trottoirs, si on regardait bien au bon moment, on pouvait apercevoir de petits éclats argentés qui brillaient entre les pavés.
On disait que c’était les larmes de Noa.
On disait que c’était le début de quelque chose.

Laisser un commentaire