Il était une fois une grande vallée traversée par une rivière large et tumultueuse. Des deux côtés vivaient des gens très différents. Sur la rive droite, les habitants cultivaient le blé et portaient des vêtements de laine beige. Sur la rive gauche, on cultivait le riz et on portait des étoffes colorées. Les uns mangeaient du pain, les autres des galettes de riz. Les uns chantaient en majeur, les autres en mineur. Et depuis des générations, personne n’avait jamais traversé la rivière. Pas par haine. Plutôt par habitude. Et un peu par peur de ce qu’on ne connaît pas.

Un jour, une sécheresse terrible frappa les deux rives en même temps. Les récoltes de blé brûlèrent sous le soleil. Les rizières se craquelèrent. Des deux côtés, les gens commencèrent à avoir faim.

C’est alors qu’une vieille femme de la rive droite, qui s’appelait Marta, eut une idée. Elle prit ce qu’il lui restait de farine, en fit un pain rond, et décida de traverser la rivière à la nage, tenant son pain au-dessus de sa tête. Elle faillit se noyer trois fois. Mais elle arriva.

Sur l’autre rive, les gens la regardèrent avec méfiance. Elle posa son pain sur une pierre et dit simplement : « J’ai faim comme vous. J’ai pensé qu’on pourrait partager. »

Un jeune homme, prénommé Lior, s’approcha. Il avait quelques galettes de riz dans sa besace. Il les posa à côté du pain. Ils s’assirent. Ils mangèrent ensemble sans se comprendre tout à fait, mais en se regardant dans les yeux.

Le lendemain, d’autres vinrent. Puis d’autres encore. On apporta des outils, des graines, des savoir-faire. On réalisa que les gens de la rive droite savaient irriguer les champs d’une manière que ceux de la rive gauche ne connaissaient pas. Et que ceux de la rive gauche connaissaient des plantes résistantes à la chaleur que ceux de la droite n’avaient jamais vues.

En quelques semaines, ensemble, ils construisirent un pont. Pas seulement en bois et en pierre, mais dans les têtes et dans les cœurs. Le pont fut appelé « Le Pont des Cent Villages », parce que cent familles différentes avaient participé à sa construction.

Les années passèrent. La vallée devint prospère. Les enfants grandissaient en parlant deux langues, en mangeant du pain et des galettes de riz, en chantant des chansons qui mélangeaient le majeur et le mineur. Ils ne voyaient plus la rivière comme une frontière, mais comme le cœur de leur pays commun.

Et quand on demandait à Marta, devenue très vieille, ce qui l’avait poussée à traverser ce jour-là, elle répondait toujours la même chose, avec un sourire : « La faim est pareille dans toutes les langues. Et quand on a faim ensemble, on apprend vite qu’on est de la même famille. »

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