Il était une fois, dans une ville bien ordonnée qui s’appelait Norma, un homme nommé Léon. Léon était le Gardien des Règles. Son travail consistait à veiller au respect du grand Livre des Lois de la ville, un épais volume relié de cuir noir qui contenait trois mille sept cent quarante-deux règles. Léon connaissait chacune d’elles par cœur. Il était fier de ça.

Chaque matin, il parcourait les rues de Norma avec son livre sous le bras, son carnet de notes et son stylo rouge. Il notait les infractions, rappelait les règles, corrigeait les comportements. Les gens le craignaient un peu. Certains le respectaient. Personne, vraiment, ne l’aimait beaucoup. Mais l’ordre régnait.

Un été, la chaleur s’abattit sur Norma avec une violence inhabituelle. Les fontaines de la ville, au nombre de sept selon la règle 1042, étaient fermées entre le premier juin et le premier septembre pour travaux d’entretien annuels. C’était écrit. C’était voté. C’était dans le Livre.

Un après-midi de canicule, Léon passait rue des Tilleuls quand il vit quelque chose qui le troubla. Une petite fille d’environ six ans était assise sur le bord d’une fontaine fermée. Elle pleurait doucement. Ses lèvres étaient sèches, ses joues rouges de chaleur. Près d’elle, son grand-père âgé, visiblement épuisé, cherchait de l’ombre sans en trouver.

Léon s’arrêta. Il ouvrit son Livre. Règle 1042, article 3 : Les fontaines sont condamnées du 1er juin au 1er septembre. Toute ouverture non autorisée constitue une infraction de catégorie B.

Il referma le Livre.

Il regarda la petite fille.

Il regarda le vieux monsieur.

Il y avait dans son trousseau une clé, une petite clé dorée qu’il n’avait jamais utilisée. Elle ouvrait les vannes d’urgence des fontaines. Elle existait pour ça, pour les vraies urgences. Mais il ne l’avait jamais sortie, parce que jusqu’ici, il avait toujours trouvé une règle pour justifier de ne pas agir.

Ce jour-là, il mit la main dans sa poche. Ses doigts touchèrent la clé froide. Il hésita une longue seconde. Puis il fit quelque chose d’extraordinaire pour lui : il posa son grand Livre sur le banc. Il s’approcha de la fontaine. Et il tourna la vanne.

L’eau jaillit, fraîche et claire. La petite fille tendit ses mains et rit. Le vieux monsieur ferma les yeux de soulagement et dit doucement : « merci ».

Léon resta là un moment, à regarder l’eau couler. Il attendait de se sentir coupable. Mais au lieu de ça, il ressentit quelque chose d’étrange et de doux qu’il n’avait pas éprouvé depuis longtemps. Quelque chose qui ressemblait à ce que les gens appellent faire le bien.

Le soir, en rentrant chez lui, il rouvrit le grand Livre des Lois. Et pour la première fois, il lut la toute première page, celle qu’il n’avait jamais vraiment lue parce qu’elle lui semblait inutile, c’était juste un préambule. Il y était écrit ceci :

« Ces règles ont été établies pour que chaque habitant de Norma puisse vivre dignement, en sécurité et dans le respect de l’autre. Elles sont au service de la vie. Quand elles ne servent plus la vie, c’est la vie qui doit guider leur interprétation. »

Léon referma le livre lentement.

Il comprit que depuis toutes ces années, il avait gardé les règles. Mais il avait oublié ce qu’elles étaient censées garder.

Le lendemain matin, il repartit dans les rues de Norma. Il avait toujours son livre sous le bras, son carnet et son stylo rouge. Mais dans sa poche, désormais, il gardait aussi la petite clé dorée. Et il s’en servit, de temps en temps, quand la vie le demandait.

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