Alors voilà, on arrive au 16ème dimanche du temps ordinaire, et l’Évangile de Matthieu nous pose sur la table trois paraboles d’affilée — le bon grain et l’ivraie, le grain de moutarde, et le levain. Trois images, trois histoires courtes, mais qui ont une densité incroyable quand on les relit avec les yeux grands ouverts sur ce qu’on vit aujourd’hui.

La première parabole, celle du bon grain et de l’ivraie, c’est probablement celle qui résonne le plus fort en ce moment. Parce qu’on vit dans un monde où tout le monde veut trier, classer, exclure. On veut des camps bien définis, des bons d’un côté, des mauvais de l’autre. Les réseaux sociaux fonctionnent exactement comme ça — on « cancel » les gens, on les efface, on veut que le champ soit propre, net, sans mauvaises herbes. Et là, Jésus arrive avec cette histoire qui dérange profondément : laissez pousser ensemble le bon grain et l’ivraie jusqu’à la moisson. Attendez. Ne précipitez pas le tri. Ce n’est pas votre rôle.
Pour se préparer à entendre ça dimanche, je crois qu’il faut d’abord s’arrêter et se demander honnêtement : dans ma vie, est-ce que je suis quelqu’un qui trie vite ? Est-ce que j’ai tendance à condamner facilement les autres, à me dire que moi je sais qui est bon et qui ne l’est pas ? Parce que les serviteurs de la parabole, ils sont bien intentionnés, hein — ils veulent défendre le champ du maître, arracher le mal. Mais le maître leur dit : stop. Vous risquez d’arracher le bon grain avec. Et ça, c’est une vraie mise en garde pour nous, aujourd’hui, dans nos familles, dans nos communautés, dans notre façon de regarder les migrants, les pauvres, les gens qui vivent différemment de nous, les politiques avec qui on n’est pas d’accord. La patience de Dieu est provocante. Elle nous bouscule dans notre besoin de contrôle.
Il y a aussi quelque chose de très concret pour la vie spirituelle personnelle. L’ivraie et le bon grain poussent dans le même champ — mais ce champ, c’est peut-être aussi mon propre cœur. Parce que soyons honnêtes, en chacun de nous il y a du bon et du moins bon, des élans généreux et des résistances égoïstes, de la foi sincère et des doutes, de l’amour et des rancœurs. Et la tentation, c’est de vouloir régler ça vite, d’être parfait tout de suite, ou au contraire de se décourager parce qu’on voit encore de l’ivraie en soi. Jésus dit : tiens bon, reste dans le champ, la moisson viendra, et c’est Dieu qui fait le tri final, pas toi contre toi-même.
Ensuite, les deux autres paraboles — le grain de moutarde et le levain — elles parlent toutes les deux de la même réalité : le Royaume de Dieu travaille en tout petit, en caché, en discret. La plus petite des semences qui devient un grand arbre. Un peu de levain qui fait lever toute la pâte. Et là encore, pour nous préparer à vivre ça, je pense qu’il faut qu’on se batte contre une illusion très répandue aujourd’hui, celle du spectaculaire. On vit dans une culture de l’impact visible, du grand nombre, des vues et des likes. Une action qui ne se voit pas, ça ne compte pas. Un geste discret, ça ne sert à rien. Et pourtant Jésus dit exactement le contraire. Il dit que c’est dans le minuscule, dans le caché, dans l’imperceptible que quelque chose de grand se construit.
Concrètement, pour se préparer à ce dimanche, on pourrait prendre quelques minutes — pas des heures, juste quelques minutes — pour relire ces trois paraboles à tête reposée, peut-être le vendredi ou le samedi soir. Lire lentement, laisser une image nous accrocher. Pas forcément les trois, juste une. Et se demander : qu’est-ce que cette image dit de ma vie en ce moment ? Est-ce que je vis avec impatience, en voulant tout régler tout de suite ? Est-ce que je crois que mes petits gestes quotidiens — un mot de réconfort, une prière discrète, un acte de justice silencieux — peuvent vraiment faire lever la pâte ?
On peut aussi se préparer en regardant l’actualité avec ces lunettes-là. Parce qu’on entend souvent des discours qui veulent tout simplifier, tout purifier, tout rendre net et propre — que ce soit dans la politique, dans les débats religieux, dans les discussions communautaires. Et Jésus dit : méfiez-vous de cette tentation-là. Elle peut causer plus de dégâts que le mal qu’elle prétend éradiquer. C’est une leçon d’une modernité saisissante.
Et puis pour la célébration elle-même, dimanche, il s’agit de venir avec cette disponibilité intérieure : ne pas chercher des réponses toutes faites dans l’homélie, mais laisser les paraboles nous habiter, nous travailler de l’intérieur, comme un levain. Parce que les paraboles, elles ne donnent pas des solutions — elles posent des questions qui fermentent en nous longtemps après. Et c’est exactement comme ça que le Royaume grandit.

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