Il y avait une fois, dans une grande ville grise et pressée, un vieil homme que personne ne remarquait vraiment. Il s’appelait Théodore, mais tout le monde l’avait oublié depuis longtemps. Il vivait dans un tout petit appartement au troisième étage d’un immeuble où les voisins ne se connaissaient pas, ce qui était parfaitement normal dans cette ville-là, car tout le monde était très occupé à être occupé.

Théodore avait un métier étrange. Il était raccommodeur de liens. Pas les liens d’internet, non. Les liens entre les gens. Il avait appris ce métier de sa grand-mère, qui l’avait appris de la sienne, et ainsi de suite, si loin dans le temps que personne ne savait vraiment d’où ça venait.
Chaque matin, Théodore descendait avec sa petite mallette en bois et il marchait dans la ville. Il regardait les gens. Vraiment. Pas comme on regarde un écran ou une vitrine, mais comme on regarde quelqu’un qu’on aime depuis longtemps.
Un jour, il s’arrêta devant une femme assise sur un banc. Elle avait l’air de quelqu’un qui attendait quelque chose qui ne viendrait pas. Il s’assit à côté d’elle, pas trop près, juste à la bonne distance.
— Vous savez, dit-il doucement, il y a un fil entre vous et quelqu’un qui vous manque. Je le vois. Il est tout emmêlé, mais il est encore là.
La femme le regarda d’abord avec méfiance. Puis quelque chose se défit dans ses yeux.
— Ma fille, dit-elle. Ça fait trois ans qu’on ne se parle plus. Pour une histoire stupide.
— Les meilleures brouilles sont toujours pour des histoires stupides, dit Théodore avec un sourire. Est-ce que vous voulez qu’on le raccommodé, ce fil ?
Ils parlèrent longtemps. Théodore ne fit rien de magique. Il écouta, posa des questions simples, dit des choses vraies. Le soir même, la femme appelait sa fille pour la première fois depuis trois ans. Sa voix tremblait. La voix de l’autre bout tremblait aussi.
Théodore, lui, continuait sa route dans la ville grise. Dans sa mallette, il n’y avait ni aiguille ni fil. Juste du temps, de l’attention et une vieille conviction : que les liens entre les gens ne meurent jamais vraiment, ils s’emmêlent seulement, et qu’il suffit parfois d’une main patiente pour les démêler.
La ville, ce soir-là, lui sembla un tout petit peu moins grise.

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