On aime bien penser qu’on se construit seuls. Qu’on est les artisans de notre propre vie, les maîtres de notre destin. Et c’est vrai qu’il y a une part de vérité là-dedans — la volonté personnelle, l’effort, la discipline, tout ça compte. Mais soyons honnêtes : est-ce qu’on grandit vraiment tout seuls ?

Regardez votre vie. Pensez aux moments où vous avez vraiment évolué, changé, grandi. Neuf fois sur dix, il y avait quelqu’un. Un prof qui a cru en vous quand vous n’y croyiez plus. Un ami qui vous a dit une vérité que vous ne vouliez pas entendre. Un inconnu rencontré au bon moment qui vous a ouvert une porte que vous ne saviez même pas chercher. L’autre est là, partout, dans notre construction.
Et ce n’est pas seulement dans les belles rencontres que ça se passe. Parfois, c’est justement les personnes avec qui ça frotte qui nous font avancer le plus. Le collègue qui vous résiste, qui pense différemment, qui ne cède pas — il vous force à affiner vos idées, à chercher de meilleurs arguments, à vous dépasser. La contradiction, quand elle est bien accueillie, est un moteur puissant.
Il y a aussi quelque chose de fondamental dans le regard que l’autre pose sur nous. On se découvre souvent à travers les yeux des autres. On prend conscience de certaines de nos forces parce que quelqu’un les a nommées. On réalise certaines de nos limites parce qu’on s’est heurté à une vraie résistance. Sans ce miroir vivant que représente l’autre, on resterait dans une sorte de brouillard sur nous-mêmes.
Aujourd’hui, avec les bulles numériques qui nous enferment dans des univers où tout le monde pense comme nous, on court un vrai danger : celui de stagner. De croire qu’on grandit parce qu’on consomme du contenu, alors qu’on évite soigneusement tout ce qui pourrait nous bousculer vraiment.
Grandir, c’est s’exposer à l’altérité. C’est accepter que l’autre ne soit pas un obstacle, mais une chance. Pas toujours confortable, certes. Mais indispensable. Sans l’autre, on tourne en rond. Avec lui, on avance.

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