C’est une question qu’on ne se pose pas souvent, parce qu’on est tellement occupés à gérer notre propre vie, nos propres projets, notre propre image. Mais si on s’arrête vraiment une minute, on réalise quelque chose de troublant : je ne saurais même pas qui je suis sans les autres.

Réfléchis à ça. Tu as appris à parler grâce à des voix qui se sont penchées sur toi. Tu as découvert ce que tu vaux grâce à quelqu’un qui t’a regardé un jour avec de la fierté dans les yeux. Tu as compris ce que tu aimais ou ce que tu détestais en réaction à des personnes qui croisaient ton chemin. Les autres ne sont pas des accessoires de ta vie. Ils en sont les architectes.
Et pourtant, on vit dans une époque qui glorifie l’autonomie radicale. « Sois toi-même », « ne dépends de personne », « construis-toi seul ». Ces slogans ont une part de vérité, bien sûr, mais ils cachent une grande illusion. Le soi qu’on est censé être, il s’est formé dans le frottement avec les autres, dans les conflits, dans les amours, dans les trahisons, dans les solidarités. Un être humain élevé sans aucun contact humain ne devient pas une personne épanouie, les études sur ce sujet sont terribles. On a besoin des autres pour devenir humains.
Mais ça va encore plus loin. Les autres ne font pas que nous former au départ, ils continuent à nous faire être au quotidien. Quand quelqu’un te croit capable, tu deviens plus capable. Quand quelqu’un t’écoute vraiment, tu arrives à dire des choses que tu ne savais pas que tu pensais. Quand quelqu’un te résiste, tu te découvres des forces que tu ne soupçonnais pas. La relation n’est pas un supplément à l’existence, elle est l’existence elle-même.
Dans nos villes où on peut vivre des années sans connaître son voisin, dans nos bureaux en espace ouvertoù on s’évite derrière les écrans, dans nos soirées passées à scroller des vies virtuelles plutôt qu’à rencontrer des gens réels, quelque chose de fondamental se perd. On s’appauvrit sans le savoir. On se rétrécit.
Alors peut-être que la vraie question ce n’est pas « qui suis-je ? », mais « qui suis-je dans ma relation aux autres ? » Parce que c’est là que la réponse vit vraiment.

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