Il était une fois, dans un village perché entre deux collines, un berger du nom d’Émile. Émile était connu dans tout le village pour une chose : il avait l’œil vif. Rien ne lui échappait. Il voyait le fermier arriver en retard au marché, il remarquait que la boulangère pesait ses pains un peu trop léger, il notait que le fils du maire traînait avec de mauvaises fréquentations. Et il en parlait. Beaucoup. Avec beaucoup de détails. Et avec un grand plaisir.

Un soir d’automne, alors qu’il rentrait de la montagne avec ses brebis, il croisa sur le chemin une vieille femme assise sur une pierre, avec deux paires de lunettes posées sur ses genoux. L’une avait des verres ordinaires, l’autre avait des verres particulièrement grands et épais.
— Bonsoir, dit Émile. Vous avez l’air de vous reposer. — Je t’attendais, dit la vieille femme avec un sourire. — M’attendre, moi ? Pourquoi donc ? — Parce que tu passes ta vie à regarder les autres avec ces grandes lunettes-là, dit-elle en lui tendant la paire aux verres épais. Mais tu n’as jamais essayé celles-ci.
Elle lui tendit l’autre paire, toute simple, presque banale.
Émile, un peu surpris mais curieux, prit les lunettes ordinaires et les posa sur son nez. Et là, quelque chose d’étrange se produisit. Il ne voyait plus le chemin devant lui, ni les brebis, ni le village en contrebas. Il se voyait, lui. Comme dans un miroir, mais de l’intérieur. Il vit ses propres mensonges, les petits et les grands. Il vit le mouton qu’il avait vendu en cachant qu’il était malade. Il vit les paroles dures qu’il avait dites à son fils. Il vit les fois où il était arrivé en retard lui-même, où il avait triché sur le poids de sa laine. Il vit tout.
Il ôta les lunettes, le visage rouge.
— C’est quoi ces lunettes ? dit-il d’une voix moins assurée. — Ce sont les lunettes de la vérité, dit la vieille femme tranquillement. Tout le monde devrait les porter avant de mettre les grandes.
Émile resta silencieux un long moment. Puis il demanda doucement :
— Et les grandes, à quoi elles servent alors ? — Elles ne servent à rien de bon, répondit-elle. Ou plutôt, elles servent à se donner bonne conscience. Quand on regarde les autres de trop près, on n’a plus le temps de se regarder soi-même.
La vieille femme disparut dans le crépuscule, laissant les deux paires de lunettes sur la pierre. Émile les prit toutes les deux. Il rangea les grandes au fond de sa besace. Et les petites, il les garda dans la poche de sa veste, près du cœur.
On dit que, depuis ce soir-là, Émile parla beaucoup moins des autres. Et qu’il devint, peu à peu, l’homme le plus écouté du village. Non pas parce qu’il avait des choses intéressantes à dire sur les autres, mais parce qu’il était devenu quelqu’un à qui on pouvait faire confiance. Quelqu’un qui ne jugeait plus. Quelqu’un qui comprenait.
Et les lunettes de la vieille femme ? On dit qu’elles passent encore de main en main, sur ce chemin de montagne. À ceux qui ont le courage de les mettre.

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