Pour entrer dans le 11e dimanche du temps ordinaire A, il faut d’abord accepter de regarder le monde tel qu’il est, sans filtre ni illusion. L’Évangile nous montre Jésus qui voit les foules, qui les regarde avec compassion parce qu’elles sont « désemparées et abattues comme des brebis sans berger ». Cette image, franchement, elle ressemble beaucoup à notre époque. On a souvent l’impression que beaucoup de gens avancent sans cap, fatigués, perdus dans le bruit permanent des informations, des crises, des tensions sociales, de la violence, de l’inquiétude économique, et parfois même du découragement intérieur. Il suffit d’ouvrir les yeux pour voir des personnes qui cherchent un sens, un peu de paix, un peu de vérité, un peu de souffle. Se préparer à vivre ce dimanche, c’est donc commencer par prendre au sérieux ce regard de Jésus : un regard qui ne juge pas d’abord, mais qui comprend, qui relève et qui envoie.

Dans l’actualité, on entend souvent parler de divisions, de conflits, de colère, de peur de l’avenir. Beaucoup ont le sentiment que les repères s’effacent. Dans ce contexte, l’Évangile nous rappelle quelque chose de très simple mais de très fort : Dieu n’abandonne pas son peuple, et il ne le sauve pas de loin. Jésus appelle des disciples, il les associe à sa mission, il leur donne un pouvoir de guérison, de libération, de relèvement. Autrement dit, avant même de parler d’action, il faut nous laisser toucher par sa compassion. On ne peut pas préparer ce dimanche si on reste indifférent. Il nous faut demander au Seigneur un cœur qui voit, un cœur qui écoute, un cœur qui se laisse atteindre par la détresse des autres, mais aussi par les besoins parfois cachés de nos proches, de nos voisins, de ceux qu’on croise tous les jours.

Ensuite, il y a cette phrase très simple et très exigeante : « Vous avez reçu gratuitement : donnez gratuitement. » Dans une société où tout se paie, où l’on compte, où l’on compare, où l’on veut rentabiliser chaque chose, Jésus remet au centre la gratuité. C’est un vrai programme de vie. Se préparer à ce dimanche, c’est se demander : qu’est-ce que j’ai reçu gratuitement de Dieu, des autres, de la vie ? Le pardon, l’amour, la patience, la foi, la présence d’une personne, un soutien inattendu, une parole qui m’a relevé… Si j’ai reçu tout cela sans le mériter, alors je suis appelé à le transmettre sans calcul. Cela peut prendre des formes très concrètes : prendre du temps pour quelqu’un, écouter sans interrompre, aider sans attendre de retour, parler avec bienveillance, refuser les paroles qui blessent, poser un geste de paix, ou simplement être une présence fiable dans un monde où tant de gens se sentent seuls.

Et puis, l’envoi des disciples nous concerne directement. On a parfois tendance à penser que la mission, c’est pour les prêtres, les religieux, ou les personnes très engagées. Mais ce dimanche nous dit le contraire : chaque baptisé est envoyé. Pas forcément pour faire des choses extraordinaires, mais pour être témoin, là où il vit, de la proximité du Royaume de Dieu. Aujourd’hui, annoncer que le Royaume est proche, ce n’est pas forcément parler en grand langage religieux ; c’est rendre visible, par notre manière de vivre, que Dieu est encore à l’œuvre. C’est apporter un peu de lumière dans une ambiance sombre, un peu de confiance dans un climat de peur, un peu de paix dans les relations abîmées, un peu d’espérance dans les foyers, les lieux de travail, les écoles, les réseaux sociaux, les quartiers.

Pour bien vivre ce dimanche, on peut aussi relire notre rapport à la prière. Jésus dit : « Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers. » Avant d’agir, il faut prier. Pas une prière abstraite, mais une prière qui ouvre les yeux et le cœur. Parce qu’au fond, demander au Seigneur des ouvriers, ce n’est pas seulement lui demander d’envoyer d’autres personnes ; c’est aussi lui demander de nous rendre disponibles, courageux, plus simples, plus fidèles. C’est une prière très actuelle, car notre monde a besoin de femmes et d’hommes qui ne se résignent pas, qui ne se contentent pas de commenter les problèmes, mais qui se laissent envoyer, chacun à sa place.

Alors, pour préparer ce 11e dimanche, on pourrait peut-être faire trois choses : d’abord, regarder notre monde avec lucidité et compassion, sans cynisme ; ensuite, relire les dons reçus de Dieu pour retrouver l’esprit de gratuité ; enfin, se demander concrètement à qui nous sommes envoyés cette semaine. Parce qu’au fond, l’Évangile de ce dimanche nous rappelle que la foi n’est pas faite pour nous enfermer dans une belle idée, mais pour nous mettre en route. Jésus continue de voir les foules, de les aimer et d’appeler des disciples. Et il nous appelle, nous aussi, à devenir des ouvriers de paix, de guérison et d’espérance au cœur de l’actualité de ce temps.

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