« Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique. »
On connaît cette phrase par cœur. On l’a entendue à des funérailles, des mariages, au catéchisme. Tellement connue… qu’on ne l’entend plus. Et pourtant, si on prenait le temps de la laisser descendre vraiment dans notre vie, elle pourrait tout changer.

Dieu a tellement aimé le monde. Pas le monde idéal, pas le monde de rêve, pas un monde parfait. Non : le monde réel. Le nôtre. Avec ses guerres, ses violences, ses injustices. Avec nos familles compliquées, nos blessures, nos fatigues. Avec nos villes qui font la fête, nos traditions populaires, nos processions, mais aussi nos excès, nos indifférences, nos « chacun pour soi ». C’est ce monde-là que Dieu aime. C’est nous, là, aujourd’hui, tels qu’on est, que Dieu aime.

Et il aime comment ? Pas en paroles, pas en beaux discours, pas en théorie. Il aime en donnant. « Il a donné son Fils unique. » L’amour, dans la Bible, ce n’est pas un sentiment sucré, c’est un don. Donner sa présence, son temps, sa vie. Dieu n’a pas aimé le monde en restant loin, au ciel, à distance. Il s’est fait proche. Il est entré dans notre histoire, notre chair, nos rues, nos maisons. Il est entré dans notre humanité. Il s’est laissé toucher par nos joies, nos fêtes, nos traditions, mais aussi par nos souffrances et nos pauvretés.

Et c’est là qu’on rejoint ce qu’on fête aujourd’hui : la Sainte Trinité. Quand on entend « Trinité », on pense parfois : « Ouh là, truc compliqué, formule de catéchisme, Dieu en trois personnes, ça donne mal à la tête… » Mais en fait, la Trinité, ce n’est pas un problème de maths. Ce n’est pas 1 + 1 + 1 = 3, ni 3 = 1. La Trinité, c’est un mystère d’amour. C’est Dieu qui est relation, qui est communion, qui est famille en lui-même : le Père, le Fils et l’Esprit Saint.

Dieu n’est pas solitaire, enfermé sur lui-même. Dieu est circulation d’amour : le Père donne tout au Fils, le Fils se reçoit du Père et lui rend tout, et l’Esprit, c’est l’amour vivant qui circule entre eux, qui les unit. Quand on dit « Dieu est amour », on dit en fait : Dieu est Trinité. S’il était tout seul, il ne pourrait pas être amour. Il serait peut-être puissant, il serait peut-être créateur, mais pas amour. L’amour suppose un « je » et un « tu », un échange, une relation. Et c’est ce que nous révèle Jésus.

Et Jésus nous dit encore dans cet évangile : « Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que, par lui, le monde soit sauvé. » Combien de personnes, encore aujourd’hui, imaginent Dieu comme un juge sévère, un contrôleur d’impôts spirituel qui coche : « péché / pas péché », « faute / pas faute ». Comme si Dieu nous surveillait en attendant de nous prendre en défaut. Alors que Jésus nous dit le contraire : il n’est pas venu pour condamner, mais pour sauver. Dieu ne se tient pas devant nous avec un marteau de juge, mais avec des mains percées, ouvertes, qui relèvent et qui pardonnent.

Ce qui est demandé de nous, c’est de « croire ». Mais attention : « croire », ce n’est pas seulement cocher la case « Oui, j’admets que Dieu existe. » Même les démons, dans l’Évangile, savent que Dieu existe… Croire, c’est faire confiance. C’est s’appuyer sur Dieu comme sur quelqu’un de fiable. C’est accepter de se laisser aimer. On n’y pense pas souvent, mais se laisser aimer, ce n’est pas si simple. Il y a en nous des zones où on n’a pas envie que Dieu regarde, pas envie qu’il touche : nos hontes, nos blessures, nos échecs. Et pourtant, c’est là qu’il veut nous rejoindre.

Alors, vous me direz : quel lien avec notre vie ici, chez nous, à Mons, avec notre tradition, notre fameux Doudou, la procession du Car d’Or ? On pourrait se dire : ça, c’est le folklore, la fête populaire, et là, à côté, la foi, la messe, la Trinité… Deux mondes séparés. Et en fait, non. Dieu aime ce monde-ci, ce peuple-ci, cette ville-ci, avec son histoire, ses coutumes, ses joies, ses faiblesses.

Regardons un instant ce qui se passe au Doudou. On pourrait ne voir qu’une grande fête, du bruit, de la bière, la foule, le combat du Lumeçon, le dragon, la bête qu’on affronte… On pourrait réduire cela à un simple folklore. Mais derrière, il y a une mémoire plus profonde : une ville qui se tourne vers sainte Waudru, une communauté qui se rassemble, une procession où l’on porte le Car d’Or, avec la châsse de la sainte. On défile dans les rues, on marche ensemble. On se rappelle qu’il y a eu ici une femme, Waudru, qui a donné sa vie pour Dieu et pour les pauvres, qui a essayé de vivre l’Évangile.

Dans la procession, il y a du monde, des générations mélangées : les plus anciens qui se souviennent de ce qu’on faisait autrefois, les enfants qui découvrent, les familles, ceux qui croient profondément, ceux qui ne savent pas trop où ils en sont, ceux qui viennent « par tradition »… Eh bien, ce mélange, ce n’est pas si loin du cœur de la Trinité. Car la Trinité, c’est l’unité dans la diversité. Trois personnes différentes, un seul Dieu. Dans notre ville, dans nos familles, nous aussi, nous sommes différents : croyants fervents, croyants fatigués, croyants en recherche, presque plus croyants du tout. Et pourtant, Dieu nous regarde comme un seul peuple, une seule famille humaine qu’il aime.

Le Car d’Or, porté dans les rues, ce n’est pas seulement un objet à admirer. C’est le signe que Dieu ne reste pas enfermé dans l’église. On sort. On va au milieu du peuple. On traverse la ville avec l’Évangile, même si tout le monde ne met pas des mots dessus. Le Dieu Trinité, ce n’est pas un Dieu enfermé dans des concepts, c’est un Dieu qui se met en route avec nous, dans nos rues, nos histoires, nos traditions. Un Dieu qui marche avec son peuple.

Et puis, il y a le fameux moment où il faut « pousser » le Car d’Or dans la côte. Là, tout le monde connaît : on retient son souffle, on se demande si ça va passer. On dit que si ça ne passe pas, ce n’est pas bon signe pour l’année. Alors on se met tous ensemble, on pousse, on donne de l’énergie, on encourage. Ce geste, il dit quelque chose de notre vie : personne ne monte la côte de la vie tout seul. On a besoin les uns des autres. Et Dieu, Trinité, nous dit : même en Dieu, personne n’est seul. Le Père n’est pas sans le Fils, le Fils n’est pas sans le Père, l’Esprit est ce lien vivant entre eux. Dieu est une communion où chacun donne et chacun reçoit. Et nous sommes créés à cette image-là.

Dans nos vies, il y a des côtes : les problèmes de santé, les tensions familiales, les deuils, les difficultés économiques, la solitude. Souvent, on essaie de monter ça tout seul, par fierté, par pudeur. On ne veut pas déranger. Mais la foi chrétienne nous dit : tu n’es pas fait pour être seul. Tu as besoin des autres. Tu as besoin d’une communauté. Et, plus profondément encore, tu as besoin de t’appuyer sur ce Dieu qui est lui-même relation, communion, Trinité.

Le combat contre le dragon, le Lumeçon, nous dit aussi quelque chose. Dans le folklore, on combat la bête, on la fait reculer. C’est la victoire du bien sur le mal. On pourrait sourire en se disant : « Oui, c’est pour rire, c’est pour la tradition. » Mais en réalité, chacun de nous connaît bien son propre « dragon » intérieur : la jalousie, la colère, une addiction, la peur, la déprime, le découragement, le repli sur soi. Le mal, ce n’est pas une histoire de monstre avec une queue, c’est ce qui nous empêche d’aimer, ce qui nous coupe des autres, ce qui nous enferme. Eh bien, Dieu n’est pas venu pour nous écraser avec nos dragons, ni pour nous dire : « Tu es nul, regarde ton péché. » Il est venu pour nous sauver, c’est-à-dire pour nous libérer de ce qui nous détruit, pour nous faire gagner, petit à petit, dans ce combat intérieur.

Quand Jésus dit : « Celui qui croit en lui échappe au jugement », il ne veut pas dire qu’il y a d’un côté les gentils croyants qui auraient une carte « VIP » pour le ciel, et de l’autre ceux qui seraient condamnés. Il veut dire que, si tu acceptes de lui faire confiance, de l’accueillir, tu entres déjà aujourd’hui dans un autre regard sur toi-même : tu n’es plus défini par tes fautes, tes échecs, ton passé. Tu es défini par l’amour de Dieu pour toi. Tu n’es plus sous un jugement qui écrase, mais sous un regard qui relève.

Alors, en cette fête de la Sainte Trinité, dans ce temps de Doudou, qu’est-ce que ça change pour nous, concrètement ?

D’abord, ça peut changer notre manière de voir Dieu. Plutôt que de l’imaginer comme un vieux monsieur lointain, ou comme un juge sévère, le voir comme un Père qui aime, un Fils qui se donne, un Esprit qui habite en nous. Un Dieu qui est mouvement, relation, vie. Quand tu fais un vrai geste d’amour, de pardon, de solidarité, tu entres dans ce mouvement-là. Tu ressembles à ce Dieu-là.

Ensuite, ça peut changer notre manière de nous voir les uns les autres. Si Dieu est Trinité, si Dieu est communion, alors la division, la haine, le mépris de l’autre ne peuvent jamais être « dans le sens de Dieu ». On ne peut pas se dire chrétien et mépriser une personne parce qu’elle ne pense pas comme nous, parce qu’elle n’a pas le même niveau social, la même couleur de peau, la même histoire. Notre ville est appelée à être, à sa manière, une image – fragile, imparfaite, mais réelle – de cette communion divine. Dans la procession, dans la foule du Doudou, on voit bien : on est différents, mais on tient ensemble. On pourrait se demander : et si on vivait ça aussi en dehors de la fête ? Dans le quotidien ? Au travail, en famille, dans le quartier ?

Enfin, ça peut changer notre manière de regarder notre propre vie. Quand tu te sens seul, abandonné, incompris, rappelle-toi : au plus profond de toi, par ton baptême, habite ce Dieu-Trinité. Le Père te dit : « Tu es mon enfant bien-aimé. » Le Fils te dit : « Je donne ma vie pour toi, je marche avec toi. » L’Esprit te dit : « Je t’anime de l’intérieur, je te donne force, courage, lumière. » Parfois, on sent tout ça, parfois non. Mais la foi, ce n’est pas sentir, c’est tenir. Tenir que c’est vrai, même quand on ne le ressent pas.

Alors, pendant ces jours de fête à Mons, au milieu du bruit, des rires, des verres partagés, des chants, peut-être qu’on peut garder, au fond du cœur, cette petite phrase de l’Évangile comme un refrain : « Dieu a tellement aimé le monde… Dieu m’a tellement aimé, moi, aujourd’hui… qu’il a donné son Fils. » Et se dire : si Dieu est vraiment comme ça, amour donné, communion vivante, alors moi aussi, là où je suis, avec mes moyens, je peux aimer un peu plus. Je peux faire un pas vers quelqu’un. Je peux pardonner un peu. Je peux me laisser réconcilier. Je peux m’ouvrir à cet Esprit qui souffle en moi.

La Sainte Trinité, ce n’est pas une théorie pour spécialistes. C’est le nom de ce Dieu qui aime Mons, qui aime ses habitants, qui marche dans nos rues, qui se mêle à nos processions, qui n’a pas peur de nos contradictions. Un Dieu qui ne vient pas pour juger, mais pour sauver. Alors, demandons-lui simplement, aujourd’hui, de nous faire entrer un peu plus dans son amour, pour que nos vies, nos familles, notre ville reflètent – même très modestement – quelque chose de cette belle communion du Père, du Fils et de l’Esprit Saint

Une réponse à « Homélie de la Sainte Trinité et de la fête du doudou à Mons ( 31 mai 2026) »

  1. Bonjour, je suis sur votre site depuis peu, et je suis heureuse d’y trouver tant de belles choses ! Je vis à la frontière belge, et je connaissais le nom du Doudou. Or j’ignorais qu’à son origine, il s’agissait d’une fête religieuse. Je vais peut-être me rendre à la fête…Merci infiniment pour toutes vos explications, et cette belle homélie dont je peux ainsi profiter ! Je vous souhaite un bon vendredi sous le soleil de Dieu…

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