
On a tous des lunettes qui trichent: elles illusionnent, elles floutent, elles font paraître le monde tel qu’on aimerait qu’il soit plutôt que tel qu’il est. Être aveugle alors que l’on voit, c’est peut-être ça: passer à côté des détails qui dérangent, des récits qui déroutent, des besoins qui crient sous les tapis. On vit dans une société qui valorise l’éclat et la vitesse, qui préfère les chiffres et les slogans à la patience et à l’écoute. Dans ce cadre, on peut croire qu’on voit tout ce qui compte: les statistiques, les opinions, les performances. Mais beaucoup de choses restent invisibles: les maintiens de labeur invisibles, les douleurs muettes, les rêves éteints par le bruit ambiant. Être aveugle, c’est aussi un secret partagé par tous ceux qui, parfois, ne savent pas comment nommer ce qu’ils ressentent, qui hésitent entre parler et se taire, qui cherchent une main tendue sans la trouver. Si l’on regarde vraiment, on se rend compte que notre perception est communautaire: elle dépend de qui parle, de qui écoute, de ce qui est assumé comme normal. Le monde d’aujourd’hui demande une attitude inversée: regarder sans filtre mais avec justice, écouter sans préméditer, reconnaître que la vérité ne se résume pas à ce que l’on voit en surface. Cela nous pousse à nous interroger: quelles vérités sommes-nous prêts à remettre en question pour élargir notre vision? Comment sortir de notre bulle pour rencontrer ce qui est différent, voire inconfortable? Peut-être que la vraie vue naît lorsque l’humain prime sur le confort visuel. Si chacun tente cela, peut-être que le monde deviendra moins aveugle.

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