Dans un petit village niché entre deux collines, vivait une vieille femme nommée Margot qui organisait chaque année un grand repas pour l’automne. Douze chaises entouraient sa table, une pour chacun de ses enfants et petits-enfants dispersés aux quatre coins du pays.

Cette année-là, alors qu’elle dressait la table avec soin, un voyageur frappa à sa porte. Il avait le visage marqué par la route, des vêtements poussiéreux et un regard fatigué mais doux. « Pardonnez-moi de vous déranger, dit-il, je cherche juste un peu d’eau pour continuer ma route. »
Margot le regarda longuement. Elle pourrait lui donner de l’eau et le laisser repartir, comme n’importe qui l’aurait fait. Mais quelque chose dans ses yeux la troubla, une lueur qu’elle ne sut nommer.
« Restez donc, lui dit-elle. J’ai bien plus qu’de l’eau à vous offrir. »
Elle sortit alors une treizième chaise du grenier, une chaise oubliée depuis des années, poussiéreuse elle aussi, et la plaça au bout de la table. Le voyageur hésita, gêné de s’imposer ainsi parmi la famille qui commençait à arriver.
« Mais je ne suis personne pour vous, dit-il.
- Vous êtes quelqu’un qui a faim et qui a marché longtemps, répondit Margot. Ça suffit pour mériter une place chez moi. »
Le repas commença, un peu étrange au début, les enfants de Margot regardant cet étranger avec curiosité. Mais au fil des plats, l’inconnu se mit à raconter des histoires de ses voyages, des paysages traversés, des gens rencontrés. Sa voix avait quelque chose d’apaisant, et bientôt toute la tablée l’écoutait, fascinée.
Quand vint le moment du dessert, le plus jeune petit-fils de Margot demanda à l’inconnu : « Pourquoi vous voyagez tout seul comme ça ? »
L’homme sourit tristement. « Parce que personne ne m’a jamais gardé assez longtemps pour que je reste. »
Un silence tomba sur la table. Margot posa sa main sur celle de l’étranger. « Cette chaise sera toujours là pour vous, dit-elle. Vous n’êtes plus obligé de partir si vite. »
L’homme resta cet hiver-là, puis les hivers suivants. La treizième chaise ne fut plus jamais rangée au grenier. Et le village raconta longtemps l’histoire de cette table qui avait su s’agrandir pour un inconnu, et de cette place vide qui avait fini par accueillir toute une vie.

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