Il était une fois, au bord d’une falaise battue par le vent, un jeune arbre qui avait poussé tout de travers. Depuis sa graine, il avait été soumis à des rafales si fortes qu’il n’avait jamais pu pousser bien droit comme ses frères de la forêt, plus loin, à l’abri des collines.

Chaque jour, il regardait ces grands arbres bien droits et se désolait. « Je suis raté, se disait-il, je suis tordu, je suis faible, je ne vaux rien. » Il passait ses journées à vouloir se redresser de force, tendant désespérément son tronc vers le ciel, jusqu’à se fissurer un peu plus chaque année.

Un vieux corbeau, qui avait vu bien des saisons passer, se posa un jour sur une de ses branches tordues.

— Pourquoi te fatigues-tu tant à vouloir pousser droit ? demanda l’oiseau.

— Parce que je suis penché, répondit l’arbre, et un arbre penché, c’est un arbre raté.

Le corbeau eut un petit rire rauque.

— Regarde tes racines, dit-il. Elles se sont enfoncées deux fois plus profond que celles de tes frères, pour te tenir face au vent. Regarde ton tronc : il s’est épaissi et renforcé là où la tempête frappe le plus fort. Tu n’es pas raté, tu t’es simplement adapté à ce que tu es : un arbre de falaise, pas un arbre de vallée.

L’arbre resta silencieux un long moment. Puis, doucement, il cessa de lutter contre sa propre forme. Il arrêta de vouloir ressembler aux arbres de la vallée et commença, avec ses racines profondes et son tronc courbé, à pousser ses branches non plus vers le haut, mais vers le large, là où personne d’autre n’osait s’aventurer.

Des années plus tard, quand une tempête terrible s’abattit sur la région, tous les arbres bien droits de la vallée furent déracinés. Seul l’arbre penché de la falaise resta debout, agrippé à la roche, ses racines profondes intactes.

Ce jour-là, il comprit que sa limite n’avait jamais été un défaut à corriger, mais la forme même de sa force.

Laisser un commentaire