Vous savez, cette semaine encore, en allumant la télé ou en scrollant sur mon téléphone, j’ai vu défiler tellement de colère. Des gens qui s’insultent sur les réseaux sociaux pour des broutilles, des conflits internationaux qui s’enlisent parce que personne ne veut faire le premier pas, des familles qui ne se parlent plus depuis des années à cause d’une phrase de trop dite à un mariage. On vit dans un monde qui garde des comptes. On additionne les torts, on les stocke bien au chaud, et parfois on attend juste l’occasion de les ressortir.

Et voilà que l’Évangile de ce dimanche vient nous parler pile de ça. Pierre demande à Jésus : « Combien de fois dois-je pardonner à mon frère ? Sept fois ? » Il pense déjà être généreux, Pierre, sept fois c’est beaucoup, non ? Et Jésus lui répond : « Pas sept fois, mais soixante-dix fois sept fois. » Autrement dit : arrête de compter. Le pardon, ce n’est pas une comptabilité.

Alors Jésus raconte cette histoire du serviteur à qui son roi remet une dette absolument astronomique, quelque chose comme des millions, une somme qu’il ne pourrait jamais rembourser en plusieurs vies. Et ce même serviteur, à peine sorti du palais, tombe sur un collègue qui lui doit une somme ridicule en comparaison, et il l’étrangle presque pour récupérer son argent. On se dit, en lisant ça, « mais quel culot, quelle hypocrisie ». Et pourtant, si on est honnête avec nous-mêmes, on fait souvent pareil.

Parce que si j’y pense vraiment, moi le premier, j’ai reçu tellement de pardon dans ma vie. Des erreurs, des blessures que j’ai infligées sans même m’en rendre compte parfois, et qu’on m’a pardonnées. Et malgré ça, il m’arrive de rester bloqué sur une broutille, une remarque blessante d’un collègue, une trahison d’un ami, et de m’accrocher à ma rancune comme si c’était mon dernier rempart de dignité.

Se préparer à vivre ce dimanche, je crois que ça veut dire faire un vrai travail intérieur, pas juste écouter l’Évangile passivement. Ça veut dire se poser la question concrètement : est-ce qu’il y a quelqu’un, là, maintenant, à qui je n’ai pas pardonné ? Un parent, un ex, un ami d’enfance, quelqu’un du travail ? Pas pour dire « c’est pas grave » comme si de rien n’était, parce que le pardon ce n’est pas nier la blessure. C’est autre chose. C’est décider de ne plus laisser cette blessure me diriger, de ne plus la garder comme une dette à faire payer un jour.

Et c’est là que ça rejoint tellement l’actualité, cette question du pardon et de la réconciliation. On voit bien que les sociétés qui n’arrivent pas à pardonner, ou du moins à tourner une page tout en reconnaissant la vérité, restent bloquées dans des cycles de vengeance sans fin. Que ce soit à l’échelle d’un pays ou à l’échelle d’une famille, c’est la même logique. Celui qui refuse de pardonner reste prisonnier, en fait, plus prisonnier encore que celui à qui on n’a pas pardonné.

Alors, se préparer à ce dimanche, c’est peut-être simplement ça : arriver à la messe avec, en tête, un visage précis. Pas une idée abstraite du pardon, mais quelqu’un de réel. Et se dire, devant Dieu qui nous a tout pardonné sans qu’on ait rien mérité, « est-ce que moi, je suis capable de faire un petit pas, même minuscule, vers cette personne ? » Pas forcément tout réparer d’un coup, ce n’est pas magique, mais au moins arrêter de nourrir la dette, arrêter de compter les points.

Je pense que c’est ça, le vrai défi de cet Évangile aujourd’hui : sortir de cette culture de la rancune et de l’affrontement permanent qu’on voit partout, pour essayer, à notre petite échelle, de vivre autrement. Pas parce que c’est facile, mais parce qu’on a nous-mêmes été comblés bien au-delà de ce qu’on méritait.

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