
On est tous un peu en train de naviguer entre deux langues: celle du bois et des pierres de l’abbaye, et celle de nos envies et de nos doutes qui ne se taisent jamais. Quand je lis les écrits de Saint-Gaûtier de Pontoise, j’ai l’impression d’entendre quelqu’un qui, sans chercher la lumière spectaculaire, a choisi d’aller à la rencontre des choses petites et fortes: le geste simple qui tient une vie, la patience qui avance sans faire de bruit, l’odeur de l’encre et du parchemin qui raconte l’effort d’écrire pour durer. Il me parlerait sans doute comme on parle à un ami qui a besoin d’être rassuré sans fard: en français clair mais chargé d’un souffle qui dit que tout ce qui est vrai ne peut pas être saisi d’un seul coup, qu’il faut du temps, de l’attention, et surtout une certaine douceur obstinée.
Dans ses chroniques, on voit bien que le temps n’est pas une horloge qui tourne sans fin, mais une présence qui se déploie dans le quotidien: les mois qui passent, les travaux qu’on choisit ou qu’on refuse, les prières qui reviennent comme des vagues qui se brisent sur le rivage. Il ne parle pas seulement de miracles éclatants, mais de petites choses qui se glissent dans le quotidien: un repas partagé, une parole juste, une porte qui s’ouvre après une heure d’attente. Et on comprend, à sa manière, que la foi n’est pas une brillante étincelle qui éblouit tout sur son passage, mais une lumière qui tourne sans cesse dans la pièce la plus ordinaire, jusqu’à ce que, petit à petit, on y voie plus clair.
Il y a chez lui une pratique du regard qui me parle aussi aujourd’hui: regarder ce qui est faible pour le transformer en quelque chose de digne. Le moine que l’on imagine en train de compter les heures et les calices n’est pas tant un homme qui attend des réponses spectaculaires, mais quelqu’un qui apprend à écouter ce que l’absence dit, à accepter le silence comme un partenaire de travail. Car dans le silence, il y a une capacité à accueillir l’inconnu sans panique, à laisser le doute se poser sans le chasser tout de suite, et à croire qu’un esprit peut être humble sans se renier: croire que la vie a un sens, même sans pouvoir le mesurer tous les jours avec la même rigueur.
Et puis il y a ce mélange, si présent chez lui, entre mémoire et responsabilité: mémoire des gestes qui nous précèdent, et responsabilité envers ceux qui viendront après nous. Dans une abbaye ou dans une vie moderne, la question reste la même: comment transmettre quelque chose qui ne soit pas du passé nostalgique, mais une source vivante pour demain? Saint-Gaûtier nous dirait probablement que cela passe par la fidélité au petit travail bien fait, par la patience du temps long, et par une parole qui ne cherche pas à impressionner mais à être utile, vraie, et généreuse.
Si je devais résumer ce que son esprit m’offre aujourd’hui, ce serait ceci: ne pas craindre la lenteur, ne pas fuir l’incertitude, et ne pas chercher la gloire gratuite. Chercher plutôt à être présent là où l’on est, avec les moyens que l’on a, et laisser le reste se déployer comme une plante qui pousse à son propre rythme. Être fidèle à ce qu’on peut faire, même si ce n’est que de tenir une lumière dans une pièce sombre. Parce que, peut-être, ce qui compte le plus ce n’est pas d’être parfait, mais d’être là, d’être vrai, et d’essayer, encore et toujours, d’aider les autres à entrer un peu plus doucement dans le jour.
Voilà une voix qui peut être la sienne si l’on s’imagine parler tel quel : une voix qui ne cherche pas à impressionner, mais qui invite à regarder autrement, à respecter le temps des choses simples, et à comprendre que le sens ne se mesure pas en cris, mais en constance et en bonté discrète.

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