
Il était une fois, dans un village où les saisons s’écoulaient comme les notes d’une belle chanson, une jeune fille nommée Liora. Elle avait une énergie qui brillait comme un feu d’artifice: elle voulait tout faire, tout voir, tout apprendre, tout aider. Ses journées étaient des toiles pleines de couleurs: elle ponctuait chaque tâche d’un sourire, et ses mains semblaient douées pour réparer, construire, consoler.
Un matin, alors que le marché s’embrasait de parfums et de voix, Liora rencontra un vieil homme assis près d’un étang. Sur ses genoux reposait un petit pont de bois, fragile et cassant par endroits, menacé par le vent et le courant. Le vieil homme, qui s’appelait Oréon, avait dans les yeux quelque chose d’assemblé: patience, prudence, écoute.
« Tu vois ce pont, dit-il en tapotant le bois, il relie les rives de deux mondes: ce que tu peux porter sur toi et ce qui attend juste un peu plus tard. Mais il a besoin de choses simples: pauses, repairs, et surtout, le temps de s’apprivoiser. »
Liora, curieuse, s’agenouilla près du pont. Elle remarqua les endroits où le bois était usé, les clous qui pendaient un peu, les joints qui semblaient crier halte. « Je peux le réparer en un instant », pensa-t-elle, « avec ma force et mes idées ». Et sans demander conseil, elle se mit à travailler: elle démonta, remplaça, renforça, tout en se dépêchant d’admirer le résultat.
Mais au bout de quelques pas, le pont grinça, puis se courba sous le poids d’un sac de provisions que Liora avait voulu porter seule. Le bois trembla, et une peur sourde monta en elle: et si tout s’effondrait? Oréon se pencha et posa doucement une main sur son épaule.
« Tu as voulu bien faire, mais ce pont ne se répare pas uniquement avec de la force. Il lui faut un rythme, une respiration. Tu dois apprendre à dire non à ce que tu peux porter, et oui à ce qui peut attendre demain. »
Intriguée, Liora suivit le vieil homme jusqu’à une petite clairière où coulait une rivière claire. Là, Oréon fit apparaître une autre partie du pont: elle était légère, comme un souffle, et elle menait vers une rive où poussaient des fleurs qui semblaient écouter. « Ce fragment est pour les moments où tu es trop occupée ou trop fatiguée. Quand tu sens que tout va trop vite, tu le poses ici et tu t’accordes une pause. »
Liora prit conscience que le pont ne se réduisait pas à une seule ligne droite entre deux rives: il était composé de segments, chacun ayant sa place: des pièces de renforcement, des sections d’écoute, des zones de repos. Elle apprit à demander de l’aide quand le fardeau devenait trop lourd, à déléguer ce qui n’avait pas besoin de son souffle tout puissant, à mettre des limites franches pour prévenir l’usure.
Le village, témoin des progrès, se mit à parler du Pont des Limites comme d’un symbole. On disait qu’il reliait non pas seulement les rives d’un étang, mais les rives de chaque cœur: entre ce qu’on veut accomplir et ce que notre corps et notre esprit savent supporter; entre l’envie d’aider et la sagesse de se préserver.
Avec le temps, Liora devint gardienne du pont. Elle enseigna aux enfants du village à écouter les craquements du bois, à reconnaître les signes de fatigue, à prendre des pauses, à dire non quand il le fallait, et à dire oui à ce qui nourrit réellement. Elle apprit à porter l’ouvrage avec une main ferme et une autre prête à se reposer, et le pont devint plus résistant, plus sûr, parce qu’il était construit sur le respect des limites.
Un soir, alors que le soleil déposait ses couleurs sur l’eau, Liora contempla le pont et murmura: « Reconnaître mes limites, ce n’est pas renoncer à mes rêves, c’est leur chemin le plus sûr: prendre soin de moi pour pouvoir rester debout, pour pouvoir encore construire, aimer et créer demain. »
Et le pont resta, comme un ami silencieux, ce rappel doux-amère que la force véritable se mesure aussi à la capacité de s’arrêter, d’écouter, et d’avancer avec une lumière qui sait quand se reposer.

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