Jusqu’où va l’autre sur mon chemin intérieur ? On me dirait peut‑être: “ce qui t’entoure, ce que tu crois connaître d’autrui, ne te regarde pas.” Et pourtant, dans les miettes de nos rencontres, dans les regards échangés autour d’un café ou d’un sourire partagé, se joue une évidence simple et révolutionnaire: l’autre n’est pas juste un miroir, il est aussi une porte.

Quand je parle de l’autre, j’entends aussi le tout autre — cette réalité qui me dépasse, qui n’entre pas dans mes chiffres, mes plans ou mes certitudes. Le tout autre, c’est ce qui me choque, me désarme, me surprend. C’est aussi ce qui vient frapper à ma porte quand j’ai prévu mon programme pour la semaine et que, soudain, quelqu’un me raconte une douleur que je ne connais pas, me supplie d’écouter au lieu de parler, me pousse à faire silence pour entendre une vie qui n’est pas la mienne.

Et c’est là que commence une délicate pédagogie de l’être: l’être devient plus vrai lorsqu’il se laisse toucher par l’autre, lorsqu’il accepte que son ego n’est pas un point d’arrivée mais une porte d’entrée. Être soi, ce n’est pas se refermer dans un self-control hermétique, c’est s’ouvrir en vérité à celui qui est juste devant moi — ce voisin, ce collègue, ce frère ou cette sœur dans la foi — pour que, en s’éclairant l’un l’autre, nous soyons reconnus par Celui qui nous a tous créés.

Dans la tradition chrétienne, on trouve une image utile: celle du corps. Le corps ne se pense pas comme une somme de parties qui s’ignorent; il est fait pour que chaque membre serve les autres, afin que l’ensemble se révèle plus fort et plus vivant. De même, l’autre n’est pas un obstacle à ma vie spirituelle, mais une constitutive de ma vie. Quand je prends le temps de l’écouter, de me décentrer de mes jugements, je découvre des vérités sur moi-même que je ne soupçonnais pas: mes préjugés se fissurent, mes peurs s’adoucissent, et mon cœur devient capable d’une compassion plus large.

Pourtant, aimer l’autre comme un tout autre n’est pas une étiquette morale facile. C’est une discipline: accepter d’être corrigé, de changer d’avis, d’être surpris dans mes habitudes. Cela peut ressembler à un chemin long et exigeant, où chaque rencontre est un petit pas sur le chemin du vrai soi. Et ce vrai soi n’est pas l’égoïsme affiché sous une belle rosace de dévotions; il est le lieu où Dieu peut habiter, là, dans le quotidien, dans le bruit de la rue, dans les silences partagés, dans la fragilité et la vulnérabilité de chacun.

Comment cette réflexion peut‑elle se traduire concrètement dans ma vie de tous les jours ?

  • Écouter sans préparer une réponse: laisser l’autre s’épancher, même quand ses mots me mettent mal à l’aise.
  • Demander, humblement: “Qu’est‑ce que cela t’enseigne sur ta vie, et sur moi?”
  • Loger l’imprévu: accueillir l’erreur ou la faiblesse chez moi et chez autrui comme un espace possible de conversion.
  • Mettre l’amour au service du bien commun: aider, partager, soutenir, sans chercher à obtenir une reconnaissance ou une contrepartie.
  • Cultiver la prière comme respiration: prier pour l’autre et pour soi, afin que notre regard ne devienne pas sourd et autocratique, mais vivant et attentif.

Dans ce mouvement, l’autre devient une boussole qui m’aide à me rencontrer vraiment. Chaque rencontre peut devenir une rencontre avec le Tout Autre — Dieu lui‑même — qui vient me dire: “Regarde, tu n’es pas seul, et tu n’es pas figé. Tu es en chemin, avec les autres, vers une vie plus juste et plus vraie.” Et c’est peut‑être là le secret: ce n’est pas moi qui fais de moi quelqu’un de meilleur par mes seules forces, mais moi qui, en me laissant toucher par l’autre, ouvre un espace où Dieu peut transformer ma fragilité en fraternité.

En fin de compte, être soi, c’est accepter que l’autre, loin d’être un simple décor de notre vie, est le terrain où se joue notre dignité. L’autre et le tout autre ne nous enlèvent pas; ils nous donnent la clé pour se révéler. Et ce que nous découvrons alors, c’est que nous sommes moins séparés que nous pensions: dans le regard que nous portons les uns sur les autres, nous accueillons en même temps le Christ qui se fait proche, dans l’écoute et l’amour partagés.

Laisser un commentaire