
Il était une fois, dans un village où tout le monde courait tout le temps, un vieil horloger nommé Elias.
Le village s’appelait Pressé-la-Ville. Là-bas, c’était la course perpétuelle. Les boulangers pétrissaient à double vitesse, les facteurs distribuaient le courrier en courant, et même les enfants jouaient à chat-perché avec un chronomètre. La devise du village était gravée sur la mairie : « Le temps, c’est de l’argent, et le repos, c’est de la rouille. »
Tous, sauf Elias.
Elias était le meilleur horloger de la région. Ses montres ne retardaient jamais d’une seconde, ses coucous chantaient avec une précision divine. Pourtant, quand on passait devant sa boutique, on le voyait souvent assis sur son fauteuil en velours, les mains croisées sur le ventre, les yeux dans le vide, à regarder la poussière danser dans un rayon de soleil. Il ne bougeait pas d’un cil.
Les gens du village jasaient. — Regardez-le, ce fainéant ! disait la boulangère. Il a dix commandes en attente et il bavasse avec les mouches. — C’est une honte, renchérissait le maire. Il gaspille son talent à ne rien faire.
Un jour, un jeune apprenti très ambitieux, nommé Théo, arriva au village. Théo voulait devenir le plus grand horloger du monde. Il alla voir Elias et lui dit : — Maître, apprenez-moi tout. Je travaillerai jour et nuit. Je ne dormirai pas. Je serai une machine !
Elias sourit doucement et accepta de le prendre à l’essai. Dès le premier jour, Théo se mit au travail. Il démontait, remontait, huilait, vissait à une vitesse folle. Tac-tac-tac-tac. Il ne s’arrêtait jamais. Il mangeait son sandwich d’une main en réparant un ressort de l’autre.
Pendant ce temps, Elias travaillait une heure, puis… il s’asseyait. Il regardait par la fenêtre. Il faisait une sieste. Il écoutait le silence.
Au bout d’un mois, la catastrophe arriva. Les montres réparées par le jeune Théo commencèrent toutes à se détraquer. Les ressorts cassaient, les aiguilles s’affolaient. Les clients étaient furieux. Théo, épuisé, les yeux cernés, était au bord des larmes. Il ne comprenait pas. — J’ai pourtant travaillé sans relâche ! J’ai mis toute mon énergie ! Pourquoi tout casse ?
Elias posa sa main sur l’épaule du jeune homme et l’emmena devant son établi. Il prit un ressort de montre, tout fin, tout fragile. — Regarde, Théo. Ce métal est comme nous. Si tu le tends, le tends, le tends encore sans jamais le relâcher… que se passe-t-il ? — Il casse, dit Théo. — Exactement. Mais ce n’est pas tout.
Elias montra alors une horloge magnifique, la plus complexe qu’il n’ait jamais construite. — Tu me vois souvent assis dans mon fauteuil à « ne rien faire », n’est-ce pas ? Théo baissa la tête, gêné. — Oui, Maître. Je pensais que vous perdiez votre temps. — C’est là que tu te trompes, répondit le vieil homme. Quand je suis assis là, je ne dors pas. Je laisse mes idées se mettre en place. C’est quand mes mains s’arrêtent que mon esprit comprend comment les engrenages doivent s’emboîter. C’est dans le silence que j’entends le petit frottement qui va causer la panne dans six mois.
Elias sourit et ajouta : — Théo, la musique, ce n’est pas juste des notes qui s’enchaînent. La musique, c’est ce qu’il y a entre les notes. C’est le silence qui donne le rythme. Si tu ne joues que des notes sans t’arrêter, tu ne fais que du bruit.
Le jeune apprenti comprit alors la leçon. Désormais, à Pressé-la-Ville, on vit une chose étrange. Dans la boutique de l’horloger, il y avait deux fauteuils. Et tous les après-midi, pendant vingt minutes, on pouvait voir le vieux maître et le jeune élève, assis côte à côte, à regarder danser la poussière. Ils ne faisaient rien. Absolument rien.
Et jamais les horloges du village n’avaient aussi bien fonctionné.

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