
Ce conte peut servir à faire réfléchir, petits et grands, sur l’importance d’oser être soi-même plutôt que de se cacher derrière des apparences.
Dans une ville toujours pressée, où chacun marchait les yeux rivés à son reflet dans les vitrines, il y avait une petite boutique coincée entre une boulangerie et un magasin de téléphones dernier cri.
Une enseigne en bois, un peu de travers, portait ces mots en lettres dorées :
“La Boutique des Masques Éblouissants – Devenez celui que tout le monde admire.”
La boutique appartenait à un vieil homme aux cheveux blancs, qu’on appelait simplement le Vieux Léon. Personne ne savait d’où il venait, mais tout le monde connaissait ses masques.
Un jour, Mila poussa la porte.
Elle avait quinze ans, des carnets remplis de dessins cachés sous son lit, et une peur immense de décevoir tout le monde.
Elle entra parce qu’elle en avait assez de se sentir “trop” ou “pas assez” : trop sensible, pas assez populaire, trop rêveuse, pas assez “dans le coup”.
— Bienvenue, dit le Vieux Léon, comme s’il l’attendait. Que cherches-tu ?
— Je… je voudrais un masque, répondit-elle. Un qui fasse que les autres m’aiment.
— Ah, dit-il en souriant doucement. Tu veux être éblouissante.
Il la fit avancer dans la boutique. Partout, des masques accrochés aux murs :
des masques de “Toujours Drôle”, des masques de “Parfait Élève”, des masques de “Cool Intouchable”, des masques de “Jamais Blessé”.
Chacun brillait d’une lumière étrange.
— Ils sont magiques ? demanda Mila.
— Ils marchent très bien, répondit Léon. Tu en mets un, et les gens te regardent différemment. Ils te remarquent, t’admirent parfois. Mais ils ont un prix.
— Combien ? J’ai un peu d’argent de côté.
— Oh, dit Léon, ce n’est pas de ce prix-là que je parle.
Mila n’écoutait déjà plus. Son regard s’était arrêté sur un masque argenté, fin, avec un sourire parfaitement dessiné.
Une petite étiquette indiquait : “Modèle : Toujours à la hauteur.”
— Celui-là, murmura-t-elle. Je veux celui-là.
Léon la regarda longuement.
— Si tu le prends, tu ne pourras pas le porter “un tout petit peu”. Il finira par coller à ta peau.
— C’est pas grave, répondit Mila. Tant que les autres m’aiment.
Le vieux soupira, mais lui tendit le masque.
La première fois qu’elle le mit, le lendemain au collège, l’effet fut immédiat.
Elle parlait avec assurance, riait au bon moment, envoyait les bonnes vannes, se montrait brillante en cours sans avoir l’air de trop en faire.
Les autres la regardaient avec une nouvelle attention.
— T’as changé, toi, dit une camarade. T’es trop stylée maintenant.
— On sort ce soir ? Tu viens, hein ! lança un autre.
Le soir, en rentrant, Mila se regarda dans le miroir. Le masque était toujours là, mais elle avait appris à l’animer : incliner la tête comme il fallait, sourire juste ce qu’il faut, cacher ses larmes derrière une blague.
Au début, c’était grisant.
Elle se sentait enfin “à la hauteur”.
Les jours passèrent.
Pourtant, il se passa une chose étrange : chaque fois qu’elle rentrait chez elle, elle ressentait un grand vide, comme si elle avait laissé quelque chose derrière elle.
Elle voulut enlever le masque.
Elle tira, tourna, grimaça. Le masque ne venait plus.
Il avait collé à sa peau comme une seconde face.
Affolée, elle retourna voir le Vieux Léon.
— Vous devez me l’enlever ! cria-t-elle en arrivant. Je ne sais plus qui je suis sans ça !
— Tu sais très bien qui tu es, répondit-il calmement. Tu as juste peur de la revoir.
— Ce masque m’étouffe !
— Non, ce n’est pas le masque qui t’étouffe. C’est ta peur qu’on ne t’aime plus sans lui.
Il l’invita à s’asseoir.
— Tu veux que je t’explique le vrai prix des masques ?
Mila hocha la tête.
— Quand tu mets un masque, les gens réagissent à ce qu’ils voient. Ils peuvent t’applaudir, t’envier, te suivre, même t’aimer… mais ils aiment le personnage, pas forcément la personne derrière.
Le risque, c’est qu’un jour tu ne saches plus faire la différence.
Mila baissa les yeux.
— Mais si j’enlève le masque, ils ne m’aimeront plus…
— Certains, peut-être. Mais ceux qui resteront, ceux qui apprendront à te découvrir, ceux-là t’aimeront TOI. Pas ta version “améliorée”.
Il se leva, alla chercher une petite boîte en bois et la posa devant elle.
— Là-dedans, il n’y a pas de masque, dit-il. Juste un miroir. Un vrai.
— Je connais déjà mon reflet, grogna Mila.
— Non, répondit Léon, tu connais ton reflet jugé, comparé, commenté.
Celui-ci te montrera ton visage sans les voix des autres. Mais attention, il ne ment jamais.
Mila ouvrit la boîte, un peu tremblante.
À l’intérieur, un petit miroir rond, sans cadre, sans décoration.
Elle se regarda.
Au début, elle ne vit que le masque lisse, parfait. Puis, peu à peu, quelque chose se fissura.
Ce n’était pas le masque qui se cassait, c’était comme s’il devenait transparent.
Derrière, elle vit :
ses cernes de fatigue, sa bouche qui tremblait quand elle avait envie de pleurer, ses yeux qui brillaient quand elle pensait à ses dessins, ses peurs, ses envies, sa douceur qu’elle cachait sous des airs blasés.
Elle reposa le miroir d’un geste brusque, les larmes aux yeux.
— Je n’aime pas ce que je vois, murmura-t-elle.
— Tu n’aimes pas ce que tu crois que les autres vont juger, corrigea Léon. Mais regarde mieux.
Il reprit le miroir et le plaça dans ses mains.
— Là, je vois quelqu’un qui a peur mais qui vient quand même demander de l’aide. Je vois quelqu’un qui veut plaire, mais qui commence à se demander à quel prix.
Je vois quelqu’un de vivant. Pas un masque brillant, mais vide.
Les larmes de Mila coulèrent plus fort.
— Comment on fait pour l’enlever ?
— Tu vas devoir accepter d’être moins éblouissante… pour être plus vraie, dit le vieux.
Le masque ne tombera pas d’un coup. Il se fissurera à chaque fois que tu choisiras la vérité plutôt que le rôle.
— Concrètement ? demanda-t-elle en reniflant.
— Concrètement :
– La prochaine fois qu’on te demande si ça va, choisis une personne à qui tu répondras honnêtement.
– La prochaine fois que tu ris alors que ça ne te fait pas rire, ose te taire.
– La prochaine fois que tu as envie de dessiner plutôt que de faire semblant d’aimer ce que tout le monde aime, prends ton crayon.
Chaque fois que tu feras un de ces choix, une petite partie du masque se détachera.
— Et si on me rejette ?
— Alors tu sauras qu’ils n’étaient pas là pour toi, mais pour ton déguisement. C’est dur… mais c’est une bonne nouvelle : tu gagneras de la place pour ceux qui t’aimeront vraiment.
Les jours et les semaines qui suivirent furent étranges.
Au collège, Mila essaya.
Un jour, quand une amie lui demanda :
— Ça va ?
Elle sentit le réflexe automatique : “Oui, super !”, suivi d’un rire.
Mais les mots restèrent coincés. À la place, elle dit :
— Franchement, pas trop. Je suis crevée et j’en ai marre de faire genre tout le temps.
Un petit craquement invisible se produisit.
Elle le sentit jusque dans ses joues.
Une autre fois, elle refusa d’aller à une soirée où “il fallait être là” pour rester dans le groupe.
Elle resta chez elle à dessiner.
Un autre morceau du masque se détacha.
Parfois, ça faisait mal.
Certains s’éloignèrent :
— Tu deviens bizarre, toi.
— T’es moins fun qu’avant.
Elle avait envie de courir racheter un masque encore plus brillant.
Mais quelque chose en elle résistait.
À la place, elle continua à refaire le chemin jusqu’à la petite boutique.
Un après-midi, elle entra, souffle court.
— Léon… je crois que ça y est.
— Hmm ? demanda le vieux, occupé à ranger des boîtes.
Mila se plaça devant le grand miroir de la boutique.
Plus de masque.
Son visage à elle, encore un peu rouge d’avoir pleuré avant de venir, mais libre.
Étrange sensation : elle se sentait nue… et en même temps, plus légère qu’elle ne l’avait jamais été.
— Je ne suis pas parfaite, dit-elle.
— Non, sourit Léon. Tu es toi.
— Et si ça ne plaît pas ?
— Alors tant pis. Tu ne peux pas vivre toute ta vie en location dans le regard des autres.
Elle resta silencieuse.
— Tu vois, dit Léon doucement, les masques éblouissent mais n’attachent personne pour de vrai.
Ton vrai visage, lui, n’aveugle pas. Il éclaire.
En sortant de la boutique, Mila aperçut son reflet dans la vitrine de la boulangerie.
Ce n’était pas la fille parfaite qu’elle rêvait d’être, ni le personnage “toujours à la hauteur”.
C’était une ado avec des cernes, un sourire un peu de travers, un sac trop lourd, des rêves trop grands, et une détermination nouvelle dans le regard.
Elle inspira profondément.
Pour la première fois, elle se dit :
“Je ne sais pas si tout le monde m’aimera comme ça.
Mais moi, je commence à pouvoir me supporter.
Et peut-être, un jour, à m’aimer.”
Derrière la vitre de la boutique, le Vieux Léon la regarda s’éloigner.
Il ouvrit un cahier posé sur son comptoir et nota simplement :
“Mila – a rendu son masque.
A commencé à habiter son propre visage.”
Et ce soir-là, la ville, d’ordinaire éblouie par tant de reflets, sembla un peu plus vraie.
Comme si, quelque part dans ses rues, quelqu’un avait décidé d’être enfin pleinement lui, sans artifice.

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