Il était une fois, dans un village entouré de montagnes, une jeune potière nommée Liora.
On disait d’elle qu’elle avait de l’or dans les mains, mais Liora, elle, ne voyait que ses défauts.

Chaque jour, elle passait des heures à tourner la terre, à façonner des bols, des assiettes, des vases. Elle voulait que tout soit absolument parfait : lisse, symétrique, sans aucune trace de doigt, sans la moindre irrégularité.

Si la moindre petite fêlure apparaissait dans un vase, elle le brisait.
Si un bol avait un bord un peu de travers, elle le rejetait.

— Un vrai potier ne laisse pas passer l’imperfection, répétait-elle.

Son atelier était rempli de morceaux cassés. Le sol craquait sous les débris de toutes ces œuvres qu’elle trouvait « pas assez bien ».

Un jour, le village annonça un grand festival. On allait y choisir l’artisan qui représenterait le village dans la ville voisine.
Pour la première fois, Liora sentit une pression nouvelle : elle voulait être choisie, elle voulait prouver qu’elle était la meilleure.

Pendant des semaines, elle travailla sans relâche. Elle recommençait encore et encore. Rien ne trouvait grâce à ses yeux.

À la veille du festival, elle avait enfin devant elle un grand vase blanc, parfaitement lisse, parfaitement symétrique.
Elle le posa sur la table, recula de quelques pas et sourit :
— Enfin, quelque chose de digne de moi.

Au même moment, un vieil homme entra dans l’atelier. C’était Ishan, un ancien potier qui, autrefois, avait été connu dans toute la région.

— Puis-je voir ton travail ? demanda-t-il doucement.

Liora lui montra fièrement son vase parfait.

Ishan le souleva avec précaution, l’observa sous tous les angles, passa sa main dessus, en silence.

— Impressionnant, dit-il.
— Alors, tu trouves qu’il est parfait ? demanda Liora, un peu nerveuse.
— Il est… impeccable, répondit le vieil homme. Mais dis-moi, combien de vases as-tu cassés pour en arriver là ?

Liora haussa les épaules.

— Peut-être une centaine. Ce n’est pas important. Ce qui compte, c’est le résultat.
— Tu en es sûre ? fit Ishan, en regardant le sol jonché de morceaux.
— L’exigence, c’est ça qui fait les grands, non ? répliqua Liora.

Ishan ne répondit pas.
Il se baissa, ramassa un morceau de vase fêlé qui traînait près de la porte. Il le tourna dans sa main, comme s’il observait un trésor.

— Tu vois cette fissure ? dit-il.
— Oui. C’est justement pour ça que je l’ai cassé.
— C’est dommage, fit Ishan. C’est elle qui aurait pu faire la différence.

Liora le dévisagea, interloquée.

— Tu te moques de moi ? Une fêlure, c’est un défaut !
— Ou une signature, répondit Ishan. Regarde mieux.

Il posa le morceau sous la lumière. La fissure formait une petite courbe, presque comme une vague, qui donnait au fragment une allure unique.

— La perfection, tout le monde la cherche. Beaucoup y arrivent, plus ou moins. Mais ce qui touche vraiment, ce n’est pas la perfection, c’est ce qui est vivant. Et ce qui est vivant n’est jamais parfaitement lisse.

Liora croisa les bras.

— Les gens veulent de la qualité, pas des ratés.
— Tu confonds raté et vivant, dit Ishan. Ce morceau n’est pas un échec, c’est une histoire en cours.

Avant qu’elle ne puisse répondre, un coup de vent entra par la fenêtre ouverte. La table vacilla, et dans un bruit sec, le magnifique vase parfait tomba au sol et se brisa en mille éclats.

Liora resta pétrifiée.
Des semaines de travail, éparpillées à ses pieds.

Elle sentit les larmes lui monter aux yeux.

— Voilà la vérité, dit-elle d’une voix cassée.
— Oui, répondit calmement Ishan. Tout ce qui est humain peut se briser. Ta perfection aussi.

Il la laissa quelques instants en silence. Puis il ramassa un autre morceau, celui où la surface était la plus lisse, sans la moindre faille.

— Tu vois ce fragment-là ? Il est « parfait ». On ne saura jamais que c’était ton chef-d’œuvre. Il ressemble à n’importe quel autre morceau de poterie.
Il montra ensuite le fragment avec la courbe irrégulière.
— Et celui-là ? On le reconnaît. On s’en souviendrait.

Liora regarda les éclats au sol, perdue.
Elle avait toujours cru que l’imperfection était un ennemi à abattre. Elle découvrait qu’elle venait peut-être de détruire ce qui aurait pu la distinguer.

— Que veux-tu que je fasse maintenant ? chuchota-t-elle. Le festival est demain.
— Travaille avec ce qu’il te reste, répondit Ishan. Et cette fois, au lieu de combattre tes imperfections, utilise-les.

La nuit tomba sur le village, mais la lumière de l’atelier de Liora resta allumée.

Au lieu de refaire un vase « parfait », elle décida de faire quelque chose de différent.
Elle prit les morceaux de ses poteries cassées, ceux avec des fêlures, des bords irréguliers, des couleurs un peu ratées. Elle les assembla sur une grande base d’argile fraîche, comme un puzzle sans modèle.

Parfois, deux morceaux ne rentraient pas ensemble. Elle pestait, recommençait, tournait, combinait autrement.
Petit à petit, une nouvelle forme apparut : ni vraiment vase, ni vraiment sculpture, mais quelque chose d’autre. Une pièce unique, pleine de lignes étranges, de couleurs qui se répondaient, d’ombres et de reflets.

Au petit matin, épuisée mais étrangement apaisée, Liora contempla son œuvre.
Ce n’était pas parfait au sens où elle l’entendait avant.
C’était mieux : c’était elle.

Le lendemain, au festival, tous les artisans exposèrent leurs créations. Il y avait des tapis magnifiquement tissés, des bijoux brillants, des peintures éclatantes… et, au milieu de tout cela, la création de Liora, faite de fragments et de fissures.

Les gens s’arrêtèrent, intrigués.

— C’est quoi, exactement ? demandait-on.
— Une poterie cassée ?
— Non, regarde mieux, disait un autre. On dirait que chaque morceau raconte un truc.

On se penchait, on touchait délicatement, on suivait les lignes des fissures du bout des doigts.
Un enfant dit :
— On dirait un vase qui a vécu plein d’aventures.

Le jury passa devant la pièce de Liora. Ils restèrent longtemps silencieux, à l’observer.
Enfin, la doyenne du jury prit la parole :

— Ce n’est pas l’œuvre la plus lisse, ni la plus régulière. Mais c’est la seule qui semble… vivante. On y voit des erreurs, des reprises, des accidents transformés en choix. C’est une pièce imparfaite… et c’est pour ça qu’elle est exceptionnelle.

Liora sentit son cœur battre plus fort. Elle n’osait pas y croire.

Plus tard, quand on annonça le résultat, ce fut son nom qui résonna sur la place du village. Elle avait été choisie pour représenter le village.

Ce soir-là, dans l’atelier, Ishan revint la voir.

— Alors, demanda-t-il, qu’as-tu appris ?
Liora regarda ses mains encore tachées d’argile.

— J’ai compris que… l’imperfection, ce n’est pas l’opposé de la perfection. C’est le chemin qui y mène.
Elle sourit, un peu gênée.
— Sans mes ratages, je n’aurais jamais créé cette pièce. Sans mes casseroles, je n’aurais rien eu à assembler.
— Exactement, répondit Ishan. Ce qu’on appelle souvent « perfection », c’est simplement le résultat de mille imperfections apprivoisées.

Liora se tourna vers son établi.
Là où, avant, elle ne voyait que des défauts à éviter, elle voyait désormais des possibilités.

— Tu sais, dit-elle, je crois que je vais garder certaines de mes fêlures.
— Fais mieux, dit Ishan en souriant. Crée avec elles.

Et à partir de ce jour-là, les poteries de Liora furent connues bien au-delà des montagnes.
Non pas parce qu’elles étaient sans défaut, mais parce qu’elles portaient, dans chacune de leurs petites imperfections, la trace d’un chemin : celui d’une jeune potière qui avait compris que ce sont ses fissures qui l’avaient menée vers sa propre forme de perfection.

Une perfection imparfaite, mais profondément humaine.

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