
Il était une fois une planète qui tournait trop vite.
Les gens couraient du matin au soir.
Ils couraient pour ne pas rater le bus,
pour répondre à tous les messages,
pour finir leurs dossiers,
pour être « dans les temps ».
On disait souvent :
« Je n’ai pas le temps »,
comme si le temps était un animal sauvage
qui s’échappait tout le temps.
Sur cette planète vivait une petite fille qui s’appelait Lila.
Lila avait une question qui la suivait partout :
« Pourquoi les gens ont l’air triste, alors qu’il y a autant de choses belles autour d’eux ? »
Un jour, en rentrant de l’école, elle croisa :
- une dame qui pleurait en portant deux sacs trop lourds,
- un vieux monsieur assis tout seul sur un banc,
- un voisin qui criait dans son téléphone,
- sa mère qui disait en soupirant : « Je n’en peux plus de cette journée. »
Le soir, Lila regarda le ciel par la fenêtre et murmura :
— J’aimerais bien un bouton “pause” pour cette planète…
Et cette nuit-là, il se passa quelque chose d’étrange.
Alors que tout le monde dormait,
une petite lumière entra dans la chambre de Lila.
Ce n’était pas une fée, pas un fantôme, pas un extraterrestre.
Juste une petite lumière, comme une veilleuse qui flotterait dans l’air.
— Tu m’as appelée, dit la lumière.
Lila se redressa dans son lit, les yeux écarquillés.
— Euh… j’ai juste dit que j’aimerais un bouton pause pour la planète.
— Eh bien me voilà, répondit la lumière. On m’appelle… Pause.
La petite lumière avait une voix douce, ni fille ni garçon, un peu comme si quelqu’un parlait de l’intérieur du cœur.
— Tu peux vraiment arrêter la planète ? demanda Lila.
— Pas les saisons, ni le soleil, ni la lune, précisa Pause.
Mais je peux t’aider à appuyer sur pause… à l’intérieur des gens.
— Et ça servirait à quoi ?
— À leur rappeler comment être plus humains.
Lila fronça les sourcils.
— Mais ils sont déjà humains…
— Ils le sont, oui, mais ils l’oublient. Tu veux voir ?
D’un coup, Lila n’était plus dans sa chambre.
Elle se retrouvait au milieu de sa ville, en plein jour,
comme si elle rêvait très fort.
Autour d’elle, tout était figé.
Les voitures arrêtées en plein carrefour,
les passants en l’air au milieu d’un pas,
les oiseaux suspendus entre deux battements d’ailes.
— J’ai appuyé sur pause, expliqua la petite lumière.
Regarde bien.
Lila marcha dans les rues immobiles.
Elle voyait les visages de près,
les rides de fatigue,
les sourcils froncés,
les yeux rouges d’avoir trop pleuré ou trop veillé.
— Tu vois ce monsieur là ? dit Pause.
Un homme en costume était figé devant un café, le portable à la main.
Sur son écran, on lisait un message :
« Papa, tu ne viens encore pas ce soir ? »
Le message n’avait pas encore été envoyé.
— Dedans, il se dit : “Je dois absolument finir ce dossier, je n’ai pas le choix.”
Et au même moment, son fils se dit : “Je ne compte pas tant que ça, finalement.”
Tu crois que quelqu’un va appuyer sur pause, là ?
— Sa collègue peut-être ? proposa Lila.
— Peut-être. Si elle le regarde vraiment.
Ils avancèrent encore.
Pause s’arrêta devant une femme avec une poussette.
Elle avait les yeux bouffis, les cheveux attachés à la va-vite.
Sur son téléphone, vingt notifications.
Dans sa tête, c’était encore plus bruyant.
— Elle se sent nulle, expliqua Pause.
Elle a l’impression de ne jamais faire assez bien,
ni au travail, ni à la maison.
Elle aimerait juste qu’on lui dise : « Ça va, tu tiens bon. »
— Mais personne ne le voit, dit Lila.
— Personne ne prend le temps de le voir.
Ils passèrent devant l’école de Lila.
Dans la cour, un garçon était figé sous un ballon.
Sur ses lèvres, on pouvait lire le mot : « Bouffon ».
Plus loin, deux filles riaient. L’une d’elles riait jaune.
Elle aussi avait connu les moqueries, mais elle préférait être du côté de ceux qui rient que de ceux que l’on montre du doigt.
— Il se croit nul, expliqua Pause.
Et personne ne sait qu’il dessine merveilleusement bien.
Lila sentit quelque chose lui serrer la poitrine.
— Mais alors, comment on fait pour que ce soit plus humain, tout ça ?
On ne peut pas juste laisser les choses comme ça…
La petite lumière se tourna vers elle.
— C’est pour ça que je suis venu te voir.
Tu voulais un bouton pause, non ?
Je vais te le donner. Mais attention, il ne sera pas dans ta main.
— Où ça alors ?
Pause s’approcha si près que Lila crut que la lumière allait entrer en elle.
Et c’est exactement ce qui arriva.
Un petit frisson chaud lui traversa le corps.
— Maintenant, expliqua Pause,
à chaque fois que tu sentiras ce petit frisson,
c’est que c’est le moment d’appuyer sur pause… à l’intérieur de toi.
— Et je fais quoi, quand j’appuie sur pause en moi ? demanda Lila.
— Tu t’arrêtes un quart de seconde pour te poser deux questions :
- Qui j’ai vraiment en face de moi ?
- Qu’est-ce que je peux faire, là, maintenant, pour être plus humaine avec lui ou elle ?
— C’est tout ?
— C’est énorme, “tout”, tu verras.
D’un coup, la ville se remit à bouger.
Les voitures klaxonnèrent, des gens parlèrent au téléphone, les oiseaux reprirent leur vol.
Lila se retrouva dans son lit, le cœur qui battait fort.
Le lendemain matin, tout avait l’air normal.
Lila se demanda si elle n’avait pas juste rêvé.
Jusqu’au moment où, en sortant de chez elle, elle croisa la voisine du troisième.
Cette voisine, tout le monde disait :
« Elle est bizarre, celle-là, toujours à râler. »
Là, Lila passa devant elle, prête à filer comme d’habitude.
Et… frisson.
Un petit courant chaud dans sa poitrine.
— Ah… c’est toi… fit-elle, un peu intimidée.
— Bonjour, répondit la voisine d’un ton sec.
Lila sentit qu’elle avait le choix : continuer sa route,
ou tester le bouton pause.
Elle respira, s’arrêta une demi-seconde à l’intérieur d’elle-même.
- Qui j’ai vraiment en face de moi ?
Pas “la voisine qui râle”,
mais une femme qui vit seule,
qui descend toujours ses courses toute seule,
qu’elle n’a jamais vue avec quelqu’un. - Qu’est-ce que je peux faire là, maintenant ?
Quelque chose de simple.
— Vous avez besoin d’aide pour porter vos sacs ? demanda Lila.
La voisine leva les yeux, surprise.
— Euh… si tu veux… merci.
C’était banal, quelques escaliers montés ensemble,
mais Lila sentit au fond d’elle la petite chaleur se répandre.
Les jours passèrent.
À l’école, au moment où certains se moquaient du garçon au ballon,
Lila ressentit encore le frisson.
Pause.
- Qui j’ai en face de moi ?
Un garçon qui se sent sûrement nul. - Qu’est-ce que je peux faire ?
Elle s’assit près de lui à la récré et lui dit :
— Tu veux me montrer tes dessins ? J’ai vu ce que tu faisais dans ton cahier.
Les yeux du garçon s’éclairèrent d’un coup.
Il n’avait pas bougé de sa chaise depuis une heure,
et tout à coup, on aurait dit qu’il respirait enfin pour de vrai.
Au supermarché, un autre jour,
la caissière se faisait engueuler par un client parce que « ça n’allait pas assez vite ».
Lila sentit encore le fameux frisson.
Pause.
- Qui j’ai en face de moi ?
Une personne fatiguée, debout depuis des heures,
qui doit sourire à des gens pressés. - Qu’est-ce que je peux faire ?
Quand ce fut son tour, Lila posa ses articles,
la regarda dans les yeux et dit :
— Bon courage pour votre journée.
Ce n’était rien, deux mots, un regard.
Mais quelque chose se détendit sur le visage de la caissière.
Comme si, pendant trois secondes, elle n’était plus une machine à scanner,
mais une personne.
Les semaines passèrent.
Lila n’était pas devenue une héroïne de conte de fées.
Parfois, elle oubliait le bouton pause.
Parfois, elle répondait mal, se mettait en colère,
parce qu’elle restait… humaine.
Mais de plus en plus souvent, elle sentait ce petit frisson.
Et à chaque fois qu’elle osait s’arrêter une seconde à l’intérieur,
quelque chose devenait plus doux autour d’elle.
Sa mère, en l’écoutant un soir raconter sa journée, dit :
— Je ne sais pas ce que tu as en ce moment, Lila,
mais tu me donnes envie de faire pareil, de faire un peu plus attention.
Et c’est comme ça que la mère de Lila se mit elle aussi
à appuyer sur pause avant de crier,
avant d’envoyer un message sec,
avant de juger trop vite.
Le père de Lila suivit.
La voisine du troisième, un jour, invita Lila à goûter.
Le garçon aux dessins se mit à en offrir quelques-uns aux autres.
Un prof grincheux découvrit qu’il était capable de dire :
« C’était bien ce que tu as fait aujourd’hui. »
Rien de spectaculaire.
Pas de baguette magique, pas de feu d’artifice dans le ciel.
Juste des petits gestes, des mots plus humains,
des regards qui changent, un peu moins de dureté.
Un soir, Lila leva les yeux vers le ciel et murmura :
— Pause, tu es toujours là ?
La petite lumière réapparut, comme un reflet sur la vitre.
— Toujours.
— Tu crois que ça sert à quelque chose, tous ces petits trucs ?
— Regarde autour de toi, dit la lumière.
Dans l’immeuble, quelqu’un riait.
Dans la rue, un adolescent tenait la porte à une vieille dame.
À la fenêtre d’en face, un père aidait sa fille à faire ses devoirs sans s’énerver.
— Tu as vu, continua Pause,
je n’ai jamais appuyé sur pause à la place des gens.
C’est vous qui le faites.
Moi, je me contente de vous rappeler que vous pouvez.
— Tu crois qu’un jour, toute la planète appuiera sur pause ?
— Peut-être pas en même temps, répondit la lumière.
Mais chaque fois qu’une personne le fait,
même une demi-seconde…
le monde devient un tout petit peu plus humain.
Lila sourit.
— Alors je vais continuer. Même si c’est petit.
— C’est justement parce que c’est petit que ça rentre partout,
répondit Pause.
Dans les cuisines, dans les bureaux, dans les couloirs d’école,
dans les bus, dans les chambres, dans les cœurs.
Et la petite lumière disparut doucement,
comme si elle plongeait dans la nuit.
Depuis ce jour, on raconte qu’il existe,
quelque part en chacun de nous,
un bouton pause invisible.
On ne le voit pas,
mais on peut le sentir.
À chaque fois que tu te dis :
« Attends, là, je peux choisir d’être un peu plus humain »,
tu viens, sans le savoir, d’appuyer dessus.
Et le monde, à ce moment-là, tourne toujours…
mais il tourne un peu plus à hauteur de cœur.

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