Frères et sœurs,

Dans l’Évangile de ce 2e dimanche du temps ordinaire, on voit une scène à première vue très simple. Jean-Baptiste est là, avec ses disciples. Jésus arrive. Et Jean ne le garde pas pour lui, comme un trésor privé : il le montre, il le désigne clairement en disant : « Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde. » En une phrase, il dit l’essentiel. Cette phrase, on la reprend d’ailleurs à chaque messe, juste avant la communion.
Jean aurait pu présenter Jésus autrement : « Voici le juge tout-puissant », « voici le vengeur qui va tout remettre en ordre », « voici le héros qui va écraser les ennemis ». Non, il dit : l’Agneau. L’agneau, c’est petit, fragile, sans défense. C’était l’animal qu’on offrait en sacrifice, le symbole de quelqu’un qui se donne. Jean nous dit donc : Dieu ne vient pas en force, il vient en douceur. Il ne s’impose pas, il s’expose. Il ne détruit pas, il se laisse même « manger », comme dans l’Eucharistie.
Alors, une question se pose pour nous : à travers notre manière de vivre, notre façon de parler, quel visage de Dieu est-ce qu’on montre ? Un Dieu dur, qui surveille et punit ? Un Dieu lointain, qui s’occupe de loin mais pas vraiment de nous ? Ou un Dieu-Agneau, humble, proche, au service ? Dans nos familles, dans nos communautés, au travail, dans nos groupes de jeunes, nous sommes souvent la seule « Bible » que certains lisent. À travers nous, les gens se font une idée de Dieu. Si je suis toujours dans le jugement, la critique, la dureté, qu’est-ce que je dis de Dieu sans le vouloir ? Si je parle beaucoup de Dieu mais que je n’écoute jamais, est-ce que je montre vraiment le Dieu qui se donne ou juste un Dieu qui impose ?
Jean ajoute : « qui enlève le péché du monde ». On entend tellement souvent cette phrase qu’on peut ne plus la goûter. Pourtant, elle dit quelque chose d’immense. Jésus n’est pas venu juste pour faire joli, ou pour nous donner quelques bons conseils de développement personnel. Il est venu pour enlever le péché du monde. Le péché du monde, ce n’est pas seulement mes petites fautes à moi, comme des taches sur un cahier. C’est tout ce qui détruit : la violence, la haine, la guerre, les injustices, les mensonges, les trahisons, tout ce qui casse les relations, la confiance, la dignité. C’est ce qu’il y a de tordu en moi, mais aussi dans nos systèmes, nos habitudes, nos structures.
Et Jésus ne vient pas pour faire semblant que tout ça n’existe pas. Il vient pour le porter, pour le traverser, pour le vaincre. Concrètement, pour nous aujourd’hui, ça veut dire d’abord : je n’ai pas à porter seul tout ce qui me pèse. Mes fautes, mes échecs, mes culpabilités qui collent, mes blessures, tout ça, Jésus l’a vu, l’a pris au sérieux, et il veut le porter avec moi. Il n’est pas surpris par ma misère. Il est venu justement pour ça. Et en même temps, ça veut dire aussi que je ne peux pas faire comme si le mal n’existait pas. Être chrétien, ce n’est pas être naïf. Oui, le mal est là, en moi et autour de moi. Mais je crois qu’il ne gagne pas à la fin, qu’il n’a pas le dernier mot.
On vit dans un monde où on se sent facilement écrasés. Les infos sont violentes, les crises se multiplient, on est tentés de baisser les bras en disant : « De toute façon, ça ne sert à rien… » Au milieu de ce climat, entendre : « Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde », c’est comme entendre : il y a Quelqu’un qui porte avec toi, qui travaille en profondeur, qui ne renonce pas au monde. La vraie question, c’est : est-ce que je lui laisse le droit d’enlever aussi ce qui, en moi, est tordu, ce qui me bloque, ce qui fait mal aux autres ? Ou est-ce que je garde tout sur mon dos, en serrant les dents, en essayant de tout contrôler tout seul ?
À la fin de l’Évangile, Jean dit : « Moi, j’ai vu et j’atteste : c’est lui le Fils de Dieu. » Il ne parle pas d’une idée ou d’une théorie. Il parle de Quelqu’un qu’il a rencontré, observé, aimé. Nous, on ne voit pas Jésus marcher au bord du Jourdain, mais chacun de nous peut, à sa manière, dire aussi : « Moi, j’ai vu des choses dans ma vie qui me font croire qu’il est là. » J’ai vu des pardons impossibles se donner. J’ai vu des personnes blessées se relever. J’ai vu des gens retrouver le goût de vivre après une rencontre, un sacrement, une parole. J’ai vu une paix intérieure arriver dans un moment où tout partait en morceaux.
Nous ne sommes pas tous appelés à prêcher en chaire ou à évangéliser sur une place publique. Mais nous sommes tous appelés à montrer Jésus, à être des « Jean-Baptiste » là où nous vivons. Souvent, ce n’est pas par de grands discours, mais par une manière différente de réagir et d’aimer. Par exemple, choisir de ne pas rendre coup pour coup quand on a été blessé. Tenir dans un engagement quand ce serait plus simple de tout lâcher. Travailler honnêtement, même si personne ne le voit. Refuser d’écraser les autres pour se faire une place. Oser une parole d’espérance quand tout le monde se contente de se plaindre.
Dans un monde saturé de bruit, d’images, d’avis, Jésus cherche encore des témoins simples qui, par leur vie, disent : « Regardez, il est là. Ce n’est pas moi la lumière, c’est lui. Moi, je montre. »
Alors, on peut laisser trois questions descendre en nous. Premièrement : quel visage de Dieu est-ce que je transmets autour de moi, par ma façon d’être, de juger, de parler ? Est-ce que je révèle quelque chose de l’Agneau, du Dieu humble qui se donne, ou plutôt d’un Dieu dur et distant ? Deuxièmement : est-ce que je laisse vraiment Jésus porter mon péché, ou est-ce que je fais comme si je pouvais tout régler tout seul ? Est-ce que je vais vers lui dans la prière, dans le sacrement de la réconciliation, dans l’Eucharistie, en lui confiant concrètement ce qui me pèse ? Troisièmement : à qui suis-je appelé, cette semaine, à dire ou à montrer : « Regarde, le Christ est là », par un geste, une présence, une écoute, un pardon ?
Tout à l’heure, avant la communion, nous allons encore entendre : « Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde. » Dans le silence de notre cœur, nous pouvons lui dire simplement : « Seigneur, enlève en moi ce qui m’empêche d’aimer. Enlève ce qui m’éloigne de toi et des autres. Et fais de moi, comme Jean-Baptiste, quelqu’un qui te montre par ma manière de vivre.

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