Il était une fois un village perché au sommet d’une montagne, qu’on appelait le Village des Sans-Failles.
Là-bas, tout le monde était parfait.
En tout cas, c’est ce que tout le monde pensait.
Et surtout, c’est ce que tout le monde devait montrer.

Dans ce village, on apprenait très tôt aux enfants une règle simple :
« Ne montre jamais tes faiblesses. Ne parle jamais de tes erreurs. »
Alors chacun avançait droit, la tête haute, le sourire bien accroché, le dos bien raide.
Les maisons étaient impeccables, les jardins taillés au millimètre, les façades fraîchement peintes.
Rien ne dépassait.
Rien ne vibrait vraiment, non plus.
Parmi les habitants, il y avait un jeune garçon nommé Milo.
Milo était malin, curieux, mais il avait un « défaut » : il se trompait souvent.
Il cassait des objets, renversait des verres, oubliait des rendez-vous.
Et, pire que tout, il avait tendance à le reconnaître.
— C’est ma faute, disait-il.
— Chut, lui répondait sa mère en jetant des regards autour. Ici, personne ne se trompe, compris ?
Alors Milo apprit à se taire.
Quand il faisait tomber un vase, il disait que c’était le chat.
Quand il oubliait de faire une tâche, il disait que personne ne le lui avait demandé.
Quand il blessait un ami avec une parole, il faisait semblant de ne pas le voir.
Un jour, le Conseil des Anciens convoqua tout le village sur la grande place.
Au centre, il y avait une immense statue, qu’on appelait la Statue de la Perfection.
Elle était lisse, blanche, éclatante, sans la moindre fissure.
Le plus vieux du village déclara :
— Peuple des Sans-Failles ! Nous avons une grande décision à prendre.
Demain, nous accueillerons une délégation des villages voisins.
Nous devons leur montrer que chez nous, tout est parfait.
Aucune faute, aucune faiblesse ne doit apparaître.
Si quelqu’un se trompe, il couvrira de honte tout le village.
Les gens hochèrent la tête gravement. Milo sentit son ventre se nouer.
Il savait qu’il finirait par faire une « bêtise ».
Il savait aussi qu’il ne pourrait pas l’avouer.
Le soir, il se coucha, le cœur lourd.
Dans son lit, il se tourna et se retourna, incapable de dormir.
Vers minuit, il entendit un bruit étrange venant de la place du village.
Curieux, il se leva, enfila rapidement ses chaussures et sortit en douce.
La lune éclairait faiblement la grande statue.
En s’approchant, Milo se figea :
un minuscule éclat venait de se détacher du pied de la Statue de la Perfection.
On aurait dit une petite fissure, presque invisible.
Pourtant, Milo la voyait très bien.
Il tendit la main pour toucher la fissure.
Au moment où ses doigts effleurèrent la pierre, il entendit une voix, douce mais claire :
— Ça fait du bien, hein, d’enfin respirer un peu ?
Milo sursauta et regarda autour de lui.
Il n’y avait personne.
— Ici, petit, continua la voix.
En bas. C’est moi.
Milo regarda la fissure.
Elle semblait légèrement bouger, comme un sourire discret.
— Tu… tu parles ? balbutia-t-il.
— Bien sûr que je parle, répondit la fissure. Je suis là depuis des années, mais personne ne veut me voir.
Tu es le premier à m’avoir touchée.
— Mais… tu ne devrais pas exister !
Ici, tout est parfait.
— Vraiment ? demanda la fissure d’un ton amusé.
Et toi, tu es parfait, Milo ?
Le garçon rougit, même si personne ne le voyait.
— Non… Enfin… J’essaie.
— C’est bien ça, le problème, dit la fissure. Ici, tout le monde essaie d’avoir l’air parfait.
Personne n’essaie d’être vrai.
Milo se sentit bizarrement compris.
— Mais si on montre nos faiblesses, on va nous juger, expliqua-t-il.
— Peut-être, répondit la fissure.
Mais si vous continuez à tout cacher, vous allez finir par vous briser.
Un silence tomba.
— Écoute, Milo, reprit la fissure.
Demain, quand les villages voisins arriveront, quelque chose va se passer.
Et tu auras un choix à faire.
Avant qu’il ne puisse poser une question de plus, la fissure se referma lentement, redevenant presque invisible.
Milo rentra chez lui, troublé.
Le lendemain, le village se parait de ses plus beaux habits.
Les maisons étaient briquées, les rues balayées.
Les habitants étaient alignés en rangs parfaits, sourires figés.
Les délégations des villages voisins arrivèrent en musique.
On vantait la beauté du Village des Sans-Failles.
— Ici, annonça fièrement le plus vieux des Anciens, nous avons atteint la perfection.
Personne ne se trompe. Personne ne montre de faiblesse.
Regardez cette statue : elle est notre image.
Tous les regards se tournèrent vers la Statue de la Perfection.
Elle brillait sous le soleil.
Milo, au milieu de la foule, fixait son pied, là où la fissure était apparue.
Rien ne semblait anormal.
La cérémonie commença.
On apporta une grande bannière à accrocher sur la statue.
C’était Milo qui avait été désigné pour la déployer, « en l’honneur de la nouvelle génération parfaite », avait dit un Ancien.
Les mains tremblantes, Milo monta sur le piédestal.
Il se sentait observé de toutes parts.
Il accrocha la bannière au sommet, puis tira d’un coup pour la laisser se déployer.
Sauf qu’il tira trop fort.
Le crochet céda.
La bannière se détacha, glissa, et frappa le côté de la statue.
Un bruit sec retentit.
La foule retint son souffle.
Une fine, très fine fissure parcourut la jambe de la statue, puis le torse, puis le visage.
Et soudain, sous les yeux de tous, la Statue de la Perfection commença à se craqueler.
Des morceaux tombèrent au sol.
Elle ne s’effondra pas complètement, mais elle n’était plus lisse, plus éclatante, plus parfaite.
Un murmure horrifié parcourut la foule :
— Qui a fait ça ?
— C’est l’enfant !
— Honte à lui !
— Il nous ridiculise !
Les joues brûlantes, Milo sentit les larmes monter.
Il ouvrit la bouche pour dire : « Je suis désolé »,
mais ce qui sortit fut :
— C’est un défaut du crochet, je n’y suis pour rien !
Il venait de mentir.
Encore.
Par peur.
Le vieux du Conseil fronça les sourcils.
Les visiteurs chuchotaient.
L’air était lourd.
Et c’est à ce moment précis que la voix de la fissure résonna dans sa mémoire :
« Tu auras un choix à faire. »
Milo sentit quelque chose se passer en lui.
Un mélange de peur et de courage.
Il inspira profondément, puis lâcha d’une voix tremblante, mais audible :
— Ce n’est pas vrai. J’ai menti.
C’est moi.
J’ai tiré trop fort.
Je me suis trompé.
Je fais souvent des erreurs.
Et j’en ai marre de faire semblant.
Le silence fut total.
On aurait dit que même le vent s’était arrêté.
Milo continua, la voix un peu plus ferme :
— J’ai menti parce que j’avais peur de vous décevoir.
Parce qu’ici, on n’a pas le droit d’être faible.
On doit tous faire semblant d’être parfaits.
Mais ce n’est pas vrai.
Je sais que vous vous trompez aussi.
Je sais que vous avez peur, vous aussi.
Un enfant dans la foule serra la main de sa mère.
Un homme détourna le regard.
Une femme baissa la tête.
— Je ne voulais pas casser la statue, ajouta Milo.
Mais peut-être qu’elle devait se fissurer un jour.
Parce que moi, je n’en peux plus d’essayer de ressembler à cette chose parfaite.
Je préfère être quelqu’un qui se trompe, qui demande pardon,
plutôt que quelqu’un qui fait semblant d’avoir toujours raison.
Un murmure différent se mit à circuler, plus doux, plus humain.
On entendit alors une voix claire, venue de la foule :
— Moi aussi, je me trompe.
C’était une vieille femme, connue pour être toujours irréprochable.
— Hier encore, j’ai parlé durement à ma voisine, et je n’ai pas osé lui dire que je regrettais, dit-elle.
Je fais comme si de rien n’était.
Un homme de la délégation voisine leva la main :
— Dans mon village, dit-il, on a arrêté depuis longtemps de croire à la perfection.
On essaie juste d’être honnêtes sur nos limites.
Ça fait moins de dégâts.
Peu à peu, d’autres voix s’élevèrent :
— Moi, j’ai peur de ne pas être à la hauteur au travail.
— Moi, je cache que je suis épuisé.
— Moi, je n’ose jamais dire que je ne sais pas.
— Moi, je ne parle pas de mes erreurs à mes enfants, j’ai peur qu’ils me jugent.
Les Anciens, déstabilisés, ne savaient plus quoi dire.
La statue, derrière eux, n’était plus parfaite.
Mais elle semblait soudain plus… vivante.
Le plus vieux prit la parole, d’une voix moins assurée qu’à l’habitude :
— Toute ma vie, j’ai cru que je devais montrer l’exemple en étant irréprochable.
J’ai caché mes erreurs, même aux plus proches.
Je croyais que c’était ça, être fort.
Je découvre aujourd’hui que la vraie force, c’est peut-être d’accepter qu’on a des failles.
Il se tourna vers Milo :
— Tu as cassé notre statue, dit-il.
Mais tu as peut-être sauvé notre village.
Ce jour-là, on ne rebâtit pas la Statue de la Perfection.
On la laissa telle quelle : marquée, fissurée, mais debout.
On grava même sur son socle :
« Ici vivent des gens imparfaits,
mais capables de reconnaître leurs erreurs. »
Les habitants du Village des Sans-Failles commencèrent à changer, doucement.
On n’avouait pas tout du jour au lendemain,
mais on osait un peu plus dire :
« Je ne sais pas »,
« Je suis désolé »,
« J’ai besoin d’aide »,
« Là, je me suis trompé ».
Les relations devinrent moins raides, moins froides.
Les familles se parlèrent autrement.
Les enfants eurent moins peur de décevoir.
Les adultes se sentirent moins obligés de jouer un rôle.
Quant à Milo, il continua à faire des erreurs — assez souvent, même.
Mais il apprit à les reconnaître plus vite, et à en parler.
On se mit à venir le voir pour lui demander conseil quand on avait du mal à avouer une faute.
On disait en souriant :
— Si tu as besoin de quelqu’un pour t’aider à reconnaître une erreur, va voir Milo.
Il a de l’expérience !
Et lui, sans se vanter, répondait :
— Je ne suis pas parfait.
Mais je commence à être vrai.
Et, finalement, ça me suffit.
Dans ce village, on ne chercha plus à être sans failles.
On découvrit qu’il y a une grande richesse à savoir dire :
« J’ai mes faiblesses, j’ai fait des erreurs,
mais c’est comme ça que j’apprends,
c’est comme ça que je me rapproche des autres. »
Et on finit par comprendre une chose toute simple :
une vie lisse, sans erreur apparente,
c’est peut-être « parfait » sur le papier,
mais c’est une vie qui n’ose jamais vraiment grandir.

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