L’Evangile

« La lèpre le quitta et il fut purifié » (Mc 1, 40-45)

Alléluia. Alléluia.
Jésus proclamait l’Évangile du Royaume
et guérissait toute infirmité dans le peuple.
Alléluia. (cf. Mt 4, 23)

Évangile de Jésus Christ selon saint Marc

En ce temps-là,
    un lépreux vint auprès de Jésus ;
il le supplia et, tombant à ses genoux, lui dit :
« Si tu le veux, tu peux me purifier. »
    Saisi de compassion, Jésus étendit la main,
le toucha et lui dit :
« Je le veux, sois purifié. »
    À l’instant même, la lèpre le quitta
et il fut purifié.
    Avec fermeté, Jésus le renvoya aussitôt
    en lui disant :
« Attention, ne dis rien à personne,
mais va te montrer au prêtre,
et donne pour ta purification
ce que Moïse a prescrit dans la Loi :
cela sera pour les gens un témoignage. »

    Une fois parti,
cet homme se mit à proclamer et à répandre la nouvelle,
de sorte que Jésus ne pouvait plus entrer ouvertement dans une ville,
mais restait à l’écart, dans des endroits déserts.
De partout cependant on venait à lui.

Sa réflexion

L’évangile de Marc 1, 40-45 met en scène une rencontre silencieuse et décisive entre un homme brisé et Jésus : un lépreux, exclu de la société, transgresse les distances imposées et s’avance pour demander d’être purifié.

Le texte souligne d’abord la radicalité de sa demande :
« Si tu le veux, tu peux me purifier. »
Il ne met pas en doute la puissance de Jésus, mais sa volonté. Ce n’est pas : « Es-tu capable ? », mais : « Le veux-tu ? » Derrière cette phrase se devine une question humaine très actuelle : Dieu veut-il vraiment mon bien ? S’intéresse-t-il à ma souffrance particulière, située, concrète ?

Le geste de Jésus répond à cette question avant même les mots : il touche le lépreux. Il franchit la barrière sanitaire, sociale et religieuse. Il se laisse atteindre par ce qui, aux yeux de tous, contamine et éloigne de Dieu. Le texte affirme que Jésus est « pris de compassion » : il se laisse affecter par la misère qu’il a devant lui. L’amour de Dieu n’est pas une bienveillance abstraite ni une pitié distante ; il se laisse toucher à un point tel qu’il prend sur lui la marginalisation de l’autre.

Aujourd’hui, la lèpre peut être comprise à la fois dans son sens historique et dans un sens symbolique. Elle représente tout ce qui, dans nos existences, est vécu comme honteux, impur, intolérable : maladie, fragilités psychiques, échecs, dépendances, ruptures familiales, orientations ou situations jugées scandaleuses, tout ce qui expose à l’exclusion et au jugement. Elle représente aussi les catégories de personnes que la société préfère maintenir à distance : migrants, détenus, sans-abri, malades mentaux, personnes âgées isolées, minorités stigmatisées.

Le lépreux rompt l’isolement imposé. Il ne se contente pas de subir un statut ; il ose faire un pas vers un Autre. C’est un mouvement intérieur décisif : passer de la résignation à la supplication, du repli à l’ouverture. La demande qu’il formule est courte, dépouillée, presque nue : elle est l’expression d’une confiance radicale. Elle peut devenir une parole de prière contemporaine, dite par quiconque se trouve enfermé dans une situation qui semble définitive : « Si tu le veux, tu peux… »

Jésus, quant à lui, manifeste une logique différente de celle du contrôle social. Il ne commence pas par vérifier la conformité, il ne demande pas si le malade est digne, s’il a respecté les prescriptions, ni même s’il croit suffisamment. Il accueille la demande telle qu’elle vient. Le geste de la main qui se tend dit que, pour Dieu, aucun être humain n’est définitivement disqualifié. Dans un contexte actuel où la peur de l’autre, le repli identitaire et la crispation morale se renforcent, ce geste conserve une portée critique : il interroge frontalement nos frontières, nos sélections, nos exclusions rationnalisées.

Il est significatif que Jésus ordonne au lépreux guéri de ne rien dire à personne, mais de se montrer au prêtre. La guérison n’est pas une simple expérience privée ; elle a une dimension sociale et institutionnelle. Le prêtre, dans le système religieux de l’époque, est celui qui peut officiellement reconnaître la réintégration de l’homme dans la communauté. Jésus ne contourne pas la Loi, il l’oriente vers son but : remettre l’homme debout, rétabli dans la relation. La foi chrétienne ne se réduit pas à une expérience intérieure ; elle cherche à transformer aussi les structures, à rouvrir les lieux où l’on décrète qui est « dedans » et qui est « dehors ».

Mais l’homme guéri ne se tait pas. Il proclame, il diffuse la nouvelle, au point que Jésus ne peut plus entrer ouvertement dans les villes. Un renversement discret s’opère : celui qui était exclu revient au centre, tandis que Jésus prend la place de l’exclu, obligé de rester « dehors, dans des lieux déserts ». Le récit dessine déjà ce qui s’accomplira pleinement dans la Passion : Jésus assume la condition de ceux qu’on écarte pour que leur exclusion ne soit plus la dernière parole.

Pour aujourd’hui, ce texte appelle à un double déplacement.
D’abord, accepter de reconnaître nos propres « lèpres » : ce que nous dissimulons par peur du regard des autres ou de notre propre jugement. Oser les présenter à Dieu sans maquillage, dans une parole simple, sans justification ni calcul. C’est consentir à être regardé autrement que par nos seules blessures.

Ensuite, se laisser travailler par le geste de Jésus. La question n’est pas uniquement : « Que ferait-il à ma place ? », mais : « Quels sont les lépreux de mon temps que je garde à distance ? Quelles mains je retiens par peur de me compromettre, de perdre mon confort, mon image, mes certitudes ? » Le texte ne prône pas l’imprudence naïve, mais il refuse que la prudence serve de prétexte à la fermeture du cœur.

L’évangile de Marc 1, 40-45 propose ainsi une image très nette du Dieu que Jésus révèle : un Dieu qui ne se protège pas de la misère humaine, qui se laisse toucher, qui guérit en restaurant le lien, et qui accepte, pour cela, d’être repoussé à la marge. Dans une époque marquée par les fractures sociales, les crispations religieuses, la compétition et la peur de la vulnérabilité, ce récit demeure une invitation à refaire le chemin du lépreux : s’approcher, oser parler, et laisser retentir, au cœur même de nos peurs, cette parole simple et exigeante : « Je le veux, sois purifié. »

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