Il était une fois, au fond d’une vallée entourée de montagnes bleues, un village très spécial :
on l’appelait le Village des Parfaits.

Là-bas, tout devait être impeccable.
Les maisons étaient toutes alignées, les jardins parfaitement taillés, les trottoirs sans une seule feuille qui traîne. Les enfants devaient toujours avoir de bonnes notes, toujours être polis, toujours sourire. Les adultes, eux, avaient des métiers importants, des vies bien rangées, et faisaient semblant de ne jamais se tromper.
Dans ce village vivait un petit garçon nommé Lino.
Lino n’était pas parfait. Mais alors, pas du tout.
Quand il écrivait, il dépassait des lignes.
Quand il courait, il trébuchait.
Quand il essayait de rester silencieux, un fou rire lui échappait sans prévenir.
Et quand il voulait faire quelque chose de bien, il faisait souvent « presque bien ».
Sa mère lui disait souvent en soupirant :
— Lino, tu dois faire attention, ici, au Village des Parfaits, on ne fait pas « presque ». On fait sans faute.
Son père ajoutait :
— Lino, si tu veux réussir ta vie, tu dois viser la perfection.
Alors Lino essayait. De toutes ses forces.
Il se tenait très droit, il parlait peu, il révisait beaucoup.
Mais plus il essayait d’être parfait, plus il se sentait… à côté.
Un jour, le Maire du village annonça une grande nouvelle :
— Cette année, nous organisons le Grand Concours de Perfection.
Celui qui sera le plus parfait recevra un ruban d’or, son portrait sur la place du village, et le titre de Modèle pour Tous.
Tout le monde se mit à s’entraîner comme jamais.
Les mamans brillaient leurs maisons jusqu’à ce qu’on se voie dedans comme dans un miroir.
Les papas répétaient leurs discours devant la glace.
Les enfants faisaient des piles d’exercices, des chorales impec’, des danses synchronisées au millimètre.
Lino, lui, sentit un nœud dans son ventre.
Il se dit : « Si déjà, en temps normal, je ne suis pas à la hauteur, alors là… »
Cette nuit-là, il n’arrivait pas à dormir.
Alors, en douce, il sortit de la maison et partit marcher jusqu’à la lisière de la forêt, là où plus personne n’allait jamais. On disait que c’était le domaine des Ratés, des Imprécis, des Gens Qui Ne Finissent Jamais Rien.
Arrivé au bord des arbres, il s’assit sur une pierre et murmura :
— J’en ai marre… Je ne serai jamais parfait.
À ce moment-là, une petite voix rauque répondit :
— Heureusement.
Lino sursauta.
Devant lui se tenait une drôle de petite vieille, avec des cheveux en bataille, une robe rapiécée de mille couleurs, et des bottes dépareillées.
— Qui… qui êtes-vous ? demanda Lino.
— Je suis Mara-des-Presque, gardienne des Râtés, reine des Brouillons, protectrice des Premiers Essais, répondit-elle avec un clin d’œil. Et toi, tu es qui, Petit Découragé ?
— Je m’appelle Lino. Et je suis nul. Je ne sais rien faire parfaitement.
Mara éclata de rire, un rire qui faisait bouger les feuilles des arbres.
— Ah ça, c’est une bonne nouvelle ! Tu es exactement là où il faut.
Elle appela en tapant des mains :
— Hé, les Presque, venez voir, on a de la visite !
Alors, sortant de derrière les troncs, apparurent des tas de créatures étranges :
- un petit lutin qui peignait des tableaux magnifiques… mais toujours un peu de travers ;
- une fée qui volait très vite… mais qui atterrissait toujours sur les fesses ;
- un géant qui taillait des sculptures… avec des bouts qui dépassaient partout ;
- un oiseau aux plumes splendides… mais qui chantait parfois faux.
Tous s’approchèrent de Lino avec curiosité.
— Vous n’êtes pas… parfaits ? demanda-t-il timidement.
— Surtout pas ! répondit la fée en riant.
— Ici, on n’essaie pas d’être parfaits, dit le géant.
— On essaie d’être un peu meilleurs qu’hier, ajouta le lutin.
Mara hocha la tête, sérieuse tout à coup :
— Tu vois, Lino, dans ton Village des Parfaits, on croit qu’il faut arriver en haut de la montagne d’un seul coup. Alors tout le monde fait semblant. Ici, dans la Forêt des Presque, on sait qu’on ne grimpe qu’un pas après l’autre. On tombe, on recommence, on corrige, on apprend. On ne vise pas la perfection, on tend vers mieux.
— Mais… si on n’est jamais parfait, on n’est jamais content, non ? demanda Lino.
— Au contraire, dit l’oiseau.
À chaque fois qu’on avance un peu, on est content.
Regarde-moi : avant, je ne savais même pas voler. Aujourd’hui, je vole parfois en zigzag, mais je vole ! Ce n’est pas parfait, mais c’est mille fois mieux qu’avant.
Lino réfléchit.
— Mais chez nous, si tu n’es pas parfait, tu penses que tu ne vaux rien…
Mara le regarda droit dans les yeux :
— On t’a raconté une bêtise, mon petit. Personne, nulle part, n’est parfait.
Ceux qui te font croire le contraire le cachent mieux que toi, c’est tout.
La vraie question, ce n’est pas : « Suis-je parfait ? »
La vraie question, c’est : « Est-ce que j’avance ? Est-ce que je progresse un peu ? »
Elle sortit de sa poche une petite pierre légèrement brillante, mais avec plein d’aspérités.
— Tiens. C’est une Pierre-de-Tendre-Vers.
Elle ne rend pas parfait. Elle rappelle juste que tu peux toujours faire un pas de plus.
Lino prit la pierre dans sa main. Elle était tiède, comme si elle avait un cœur qui battait.
— Et si je retourne au village avec ça ? demanda-t-il.
— Tu vas continuer à te tromper, répondit Mara. Tu vas encore rater des choses.
Mais au lieu de te dire « Je suis nul », tu pourras te demander :
« Qu’est-ce que je peux améliorer un tout petit peu la prochaine fois ? »
Et tu verras… ça change tout.
Elle ajouta :
— Une dernière chose, Lino : méfie-toi du mot « parfait ». Il a cassé plus de rêves qu’il n’en a réalisés.
Lino sourit pour la première fois depuis longtemps. Il remercia Mara, les Presque, l’oiseau, le géant, la fée, le lutin, et reprit le chemin du village, la Pierre-de-Tendre-Vers serrée dans sa main.
Le jour du Grand Concours de Perfection arriva.
Sur la place du village, tout brillait.
Les candidats passaient un par un :
discours impeccables, dessins sans faute, chorégraphies millimétrées.
Quand ce fut le tour de Lino, tout le monde retint son souffle.
On chuchotait : « Lui, c’est sûr, il va se tromper… »
Lino monta sur l’estrade, le cœur battant.
Il avait préparé un dessin d’arbre.
Mais au moment de le présenter, sa main trembla, et une tache d’encre coula sur le tronc.
Un murmure de déception parcourut la foule.
Le Maire soupira :
— Ah, Lino, encore une fois, ce n’est pas parfait…
Lino regarda son dessin, la tache d’encre, le public, puis il sentit la petite pierre dans sa poche.
Il prit une grande respiration et dit, d’une voix claire :
— Non, ce n’est pas parfait.
Mais vous savez quoi ? Hier, je n’arrivais même pas à dessiner un tronc droit.
Aujourd’hui, j’ai un arbre entier, avec une tache en plus.
La prochaine fois, j’essaierai de faire mieux.
Je ne suis pas parfait, mais je suis en train d’apprendre.
Un silence étrange tomba sur la place.
Un enfant au premier rang leva la main :
— Moi aussi, hier, j’ai raté mon problème de maths, et j’ai eu honte.
Mais j’ai compris l’erreur, et aujourd’hui je sais le faire.
Une dame ajouta :
— Hier, j’ai crié sur ma fille, et je m’en suis voulu.
Aujourd’hui, je lui ai parlé plus calmement. Ce n’était pas parfait, mais c’était mieux.
Un vieux monsieur dit :
— Et moi, j’ai toujours fait semblant d’être parfait. En vrai, j’ai souvent peur.
Peut-être que je pourrais… juste essayer d’être un peu plus vrai.
Peu à peu, les gens commencèrent à parler de leurs « presque », de leurs « pas encore », de leurs « j’essaierai mieux demain ».
Le Maire regarda la foule, surpris.
Jamais il n’avait entendu autant de vérité sur cette place.
Il prit la parole :
— Peut-être que… nous nous sommes trompés.
Plutôt que de faire un Concours de Perfection, si nous faisions… une Fête des Progrès ?
Les yeux de Lino brillèrent.
Ce jour-là, on ne donna pas de ruban d’or au plus parfait.
On accrocha, au milieu de la place, une grande banderole sur laquelle on écrivit :
« Ici, on n’est pas parfaits.
Mais on essaie chaque jour d’être un peu meilleurs qu’hier. »
Le portrait de Lino ne fut pas affiché comme « Modèle de Perfection »,
mais on dessina, sur le mur de l’école, son arbre avec la tache d’encre.
En dessous, on écrivit :
« Le principal n’est pas de ne jamais se tromper.
Le principal, c’est de continuer à apprendre. »
Depuis ce jour, le Village des Parfaits changea doucement.
Il devint le Village des Presque, des « J’essaie encore », des « Je ferai mieux demain ».
Lino, lui, grandit avec sa Pierre-de-Tendre-Vers dans la poche.
Il ne devint jamais parfait.
Mais il devint quelqu’un qui ne renonce pas, qui apprend, qui progresse.
Et ça, pour un être humain, c’est peut-être bien plus précieux que la perfection.

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