Frère, sœur d’aujourd’hui,

On me dit que tu vis dans un siècle très différent du mien :
tes guerres ne ressemblent pas aux nôtres,
tes empires ont changé de visage,
tes idoles ne s’appellent plus “César” mais “performance”, “image”, “rentabilité”.
Et pourtant, en t’écoutant, j’ai l’impression de reconnaître bien des choses.
À mon époque, beaucoup voulaient un Christ “plus acceptable”, “moins dérangeant” :
un grand homme, un maître spirituel, un modèle moral…
mais pas vraiment Dieu, pas vraiment Seigneur.
C’était plus pratique pour plaire au pouvoir,
éviter les conflits,
rassembler tout le monde autour d’une version allégée de la foi.
Tu vois où je veux en venir :
ce que j’ai combattu hier, tu le rencontres aujourd’hui,
avec d’autres mots.
Je sais que tu vis au milieu d’une foule de discours :
certains te diront que Jésus est un “inspirateur”, un “coach de vie”,
ou simplement un beau symbole d’amour.
Écoute bien :
si tu lui retires sa divinité,
son incarnation réelle,
sa croix, sa résurrection,
tu gardes peut-être une belle histoire…
mais tu perds le Sauveur.
Ne te contente pas d’un Christ “light”,
compatible avec toutes les modes,
qui ne te dérange jamais,
qui ne contredit jamais ta manière de vivre.
Le Christ n’est pas venu pour être “une option spirituelle” parmi d’autres.
Il est venu pour être la Vie de ta vie.
On t’a peut-être fait croire que la foi serait une affaire de sentiments,
ou de réflexes culturels,
ou simplement de “ne pas trop se poser de questions”.
Je t’en supplie :
ne laisse pas ta tête à la porte de l’Évangile.
Lis, interroge, cherche à comprendre.
Confronte ce que tu crois avec ce que tu vis.
N’aie pas peur des questions difficiles :
elles ne détruisent pas la foi,
elles la purifient, si tu les portes dans la prière et l’écoute.
Dieu n’a pas peur de ton intelligence.
Ce serait plutôt ta foi qui serait en danger
si tu la laissais enfermée dans le flou ou la paresse intérieure.
Dans ton monde, je le vois,
les positions se radicalisent vite :
on s’invective, on se classe, on s’annule.
Je te le dis comme un frère qui a connu les conciles houleux,
les intrigues, les accusations :
- ne renonce pas à la vérité par peur du conflit,
- mais ne sacrifie jamais la charité au nom de cette vérité.
Tu peux, tu dois parfois dire “non” :
non à un compromis qui trahit l’Évangile,
non à une parole qui nie la dignité de quelqu’un,
non à une vision de l’homme qui écrase les plus faibles.
Mais garde toujours en vue le visage des personnes.
Ceux qui se trompent ne sont pas des ennemis à abattre,
mais des frères à rejoindre.
Résiste, oui.
Mais sans haine.
Sans ironie méprisante.
Sans joie mauvaise devant les chutes des autres.
Je sais que tu aimerais peut-être une foi
qui ne te crée jamais d’ennuis,
qui s’accorde parfaitement avec tout ce que le monde attend de toi.
Je dois te dire la vérité :
ce n’est pas ainsi que marche l’Évangile.
Il y aura des moments où rester fidèle au Christ :
- te fera perdre une occasion de briller,
- te fermera certaines portes,
- te fera passer pour étrange, naïf, voire dangereux.
On m’a exilé pour cela.
Toi, tu seras peut-être “exilé” autrement :
mis de côté, raillé, mal compris.
Ne te scandalise pas trop vite :
c’est le signe que ta foi touche quelque chose de réel.
Une foi qui ne dérange jamais personne
est souvent une foi qui dort.
Mais souviens-toi :
le Christ ne t’appelle pas au goût de la provocation,
ni au plaisir d’être “contre tout”.
Il t’appelle à la fidélité, calme et tenace,
là où tu es.
Tu vis dans un monde où tout va vite,
où chaque jour apporte sa vague de nouvelles,
de scandales, de polémiques, de peurs.
Si tu ne fais qu’absorber cela,
sans revenir à la source,
ta foi se diluera,
comme un encrier qu’on remplirait d’eau jour après jour.
Alors je t’en prie :
garde, dans ton quotidien, des lieux et des temps
où tu laisses vraiment le Christ te parler :
- dans l’Écriture, lue lentement,
- dans la prière, même pauvre, même distraite,
- dans les sacrements, reçus avec un cœur ouvert,
- dans le visage des pauvres et des petits.
Ce n’est pas du “temps perdu”.
C’est le lieu où ta foi se rebranche sur sa source vivante.
Quand je luttais contre les erreurs de mon époque,
je me suis parfois senti très isolé.
Mais je n’étais pas seul :
l’Esprit œuvrait dans le cœur de beaucoup,
souvent de manière discrète.
Toi aussi, tu peux te sentir minoritaire,
même au milieu de chrétiens tièdes, fatigués, divisés.
Ne cède pas au découragement.
Cherche des frères et sœurs avec qui marcher,
même peu nombreux,
qui désirent une foi vraie,
non spectacle, non façade,
mais enracinée dans le Christ.
L’Église ne se mesure pas à ses statistiques,
mais à la qualité de ce “oui” humble
déposé dans le cœur de ceux qui se confient vraiment à Dieu.
Frère, sœur d’aujourd’hui,
je ne te demande pas d’être un héros de théologie,
ni de partir en croisade contre ton époque.
Je te demande simplement ceci :
- Ne réduis pas le Christ.
- Ne renonce pas à penser.
- Ne trahis pas ta conscience pour avoir la paix.
- Ne laisse pas la peur ou la fatigue éteindre ton désir de vérité.
Si tu tombes, relève-toi.
Si tu doutes, cherche.
Si tu as peur, dis-le au Seigneur.
Et souviens-toi :
ce qui m’a tenu debout au milieu des conflits,
ce n’est pas ma force,
mais la certitude, lente et profonde,
que le Christ est vraiment Dieu avec nous,
et qu’il ne lâche pas ceux qui s’attachent à lui.
Je prie pour que ta foi, au milieu des vents contraires de ton temps,
soit peut-être petite, mais vraie,
hésitante parfois, mais orientée vers Lui.
Que Celui que j’ai confessé comme “vrai Dieu et vrai homme”
soit ta lumière dans la confusion,
ta force dans l’épreuve,
ta paix au cœur des combats.
Saint Hilaire de Poitiers
— ton frère dans la foi.

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