Il était une fois, dans une ville comme la nôtre, une grande école perchée sur une colline.
Ce n’était pas une école comme les autres : on l’appelait “L’Académie des Voix”.

Dans cette école, on n’apprenait pas seulement les maths ou l’histoire.
On y apprenait surtout à qui donner raison.
Parce que dans ce pays, on disait que ce qui guidait vraiment les gens, ce n’était pas les lois ni les panneaux,
c’étaient les voix qu’ils écoutaient à l’intérieur d’eux-mêmes.

Chaque enfant, en arrivant à l’Académie, recevait un petit casque transparent, très spécial.
Ce casque ne mettait pas de musique.
Il permettait d’entendre plus clairement les voix qui, déjà, murmuraient dans leur tête.

Ce matin-là, c’était la rentrée de Lina, 12 ans, regard curieux et sac à dos trop grand pour elle.
Elle serrait son casque contre elle, un peu inquiète.

La directrice, une femme aux cheveux gris attachés en chignon, prit la parole dans la grande cour :

— Bienvenue à vous !
Ici, vous allez découvrir qui vous parle à l’intérieur… et à qui vous donnez de l’autorité.
Attention : ce n’est pas toujours celui qui crie le plus fort qui a raison.

Les élèves se regardèrent, mi-amusés, mi-perdus.

En classe, le professeur distribua les casques.

— Mettez-les sur vos oreilles, fermez les yeux, dit-il.
Écoutez. Vous allez entendre différentes voix. Elles sont déjà là, en vous.
Nous allons leur demander de se présenter.

Lina obéit.
Dès que le casque toucha ses oreilles, un brouhaha monta, comme si des dizaines de radios se mettaient en marche en même temps.

Puis une voix, forte, assurée, coupa le bruit :

— Je commence ! Je suis La Voix du “Tout-le-monde-dit”.
Avec moi, on ne réfléchit pas trop : “Tout le monde pense ça, donc toi aussi.”
Je suis très pratique, tu n’auras jamais l’air bizarre si tu m’écoutes.

Une autre voix, moqueuse, enchaîna :

— Moi, je suis La Voix du Regarde-des-Autres.
Je te tiens par la peur d’être jugé.
Je te chuchote : “Si tu fais ça, ils vont se moquer de toi…”
Avec moi, tu n’es jamais libre, mais tu es toujours “à peu près dans la norme”.

Puis, un murmure acide se fit entendre :

— Je suis La Voix Qui Te Casse.
Je répète sans arrêt : “T’es nul, tu n’y arriveras pas, reste à ta place…”
Et crois-moi, je suis très écoutée.

Lina sentit son ventre se serrer. Elle la connaissait bien, celle-là.

Une voix plus rapide, haletante, surgit :

— Moi, c’est La Voix de La Peur.
Je te montre tous les dangers possibles, même ceux qui n’existent pas encore.
Grâce à moi, tu ne risques pas grand-chose…
Mais tu ne vis pas grand-chose non plus.

Une autre, excitée, se glissa :

— Et moi, je suis La Voix de L’Envie Immédiate !
Je crie : “Maintenant ! Tout de suite ! T’as envie, tu prends ! T’as peur de manquer, tu accumules !”
Avec moi, tu n’attends jamais, tu ne te poses pas trop de questions.
Bon, après, tu te demandes parfois pourquoi tu te sens vide, mais ça, ce n’est pas mon problème.

Les voix continuaient de se présenter :
La Voix du Cynisme, La Voix de L’Habitude, La Voix du “J’m’en-fous”, La Voix des Rancœurs Anciennes…

Lina commençait à avoir la tête qui tourne.

Elle ôta son casque un instant.
Le professeur sourit :

— C’est un peu impressionnant au début.
Tu sais, la plupart des adultes ne se rendent même pas compte qu’ils vivent avec ces voix-là.
Ici, on va apprendre à les reconnaître… et à choisir à qui on donne de l’autorité.

Les jours passèrent.
À chaque cours, les élèves se connectaient à leurs voix intérieures.
Parfois, c’était amusant.
Souvent, c’était dérangeant.

Un matin, alors que Lina avait son casque, il se passa quelque chose de nouveau.

Au milieu du flot de voix, très doucement, une petite voix se fit entendre.
Elle était presque timide, mais claire.

— Bonjour, dit-elle.
On m’appelle Personne.

Lina fronça les sourcils.

— Personne ? C’est un drôle de nom.

La voix répondit tranquillement :

— Oui. Parce que je ne m’impose pas.
Je n’ai de place que si on me la donne.
Je ne parle pas très fort.
Je ne hurle pas comme les autres.
Je ne promets pas le confort à tout prix.
Je ne joue pas sur la peur ou la honte.

— Et… c’est quoi, ton rôle ? demanda Lina.

— Je suis la Voix de ce que tu sais, au fond, être juste.
Pas ce qui t’arrange, pas ce qu’on t’impose.
Ce qui est juste : pour toi, pour les autres, pour le monde.
Je suis ta conscience.

Lina resta silencieuse.

La Voix de Personne poursuivit :

— Quand la Voix du “Tout-le-monde-dit” te pousse à suivre la foule,
moi, je te demande : “Est-ce que tu es d’accord, toi, vraiment ?”
Quand la Voix du “Regarde-des-Autres” te paralyse,
moi, je te demande : “Qu’est-ce qui est bon, là, au-delà du regard des autres ?”
Quand la Voix Qui Te Casse te fait croire que tu ne vaux rien,
moi, je murmure : “Tu vaux plus que ce qu’elle te raconte.”

— Et pourquoi tu t’appelles Personne, alors ? s’étonna Lina.

— Parce que souvent, on fait comme si je n’existais pas.
On m’étouffe avec du bruit, de la précipitation, des écrans, des excuses.
On dit : “Je n’avais pas le choix…”
Alors qu’en fait, je parle.
Mais pour m’entendre, il faut un peu de silence, un peu de courage.
Et personne n’a trop envie de ça.

Lina sentit un pincement dans sa poitrine.
Elle pensa à toutes les fois où elle avait fait comme les autres “pour être tranquille”,
alors qu’au fond, quelque chose en elle résistait.

Un jour, on annonça un exercice spécial.

Tous les élèves furent rassemblés dans la grande cour.
Des écrans géants furent installés, des haut-parleurs partout.
La directrice prit la parole :

— Aujourd’hui, nous allons voir qui a vraiment autorité en vous.
Regardez bien.

Sur les écrans, on montra des images de la planète :
des forêts brûlées, des mers pleines de plastique, des gens fuyant des guerres,
d’autres vivant dans un luxe indécent.

Puis, une animation expliqua que les adultes du pays avaient décidé une nouvelle loi :
on allait continuer comme avant, sans changer grand-chose,
parce que “c’était trop compliqué de faire autrement”
et que “les gens n’avaient pas envie de faire des efforts”.

La directrice dit :

— On va vous proposer un choix.
Un choix symbolique, mais important.
Vous pouvez :

  1. Accepter sans rien dire,
  2. Refuser en hurlant, en insultant tout le monde,
  3. Ou proposer autre chose, calmement, en argumentant.

À ce moment-là, les casques des élèves s’allumèrent tout seuls.

Dans l’oreille de Lina, ça se bouscula :

— Ça ne sert à rien, dit la Voix du Cynisme. Ils font toujours ce qu’ils veulent, de toute façon.

— Si tu parles, tu vas te faire remarquer, ricana la Voix du Regarde-des-Autres.

— Reste tranquille, ordonna la Voix de La Peur. Surtout, ne prends pas de risque.

— Allez, on s’en fiche, chuchota la Voix du “J’m’en-fous”. Y a ta série qui t’attend ce soir.

Les élèves autour d’elle commençaient à murmurer, à râler, ou à rire nerveusement.
Certains haussaient les épaules. D’autres s’échauffaient déjà, prêts à crier des insultes.

Alors, au milieu du vacarme, très doucement, Lina entendit :

— Lina… c’est Personne.
Tu veux bien m’écouter une minute ?

Elle inspira profondément.

— Je t’écoute, répondit-elle intérieurement.

— Tu sens bien, au fond, qu’il y a quelque chose qui cloche, non ?
Cette façon de dire “c’est trop compliqué” alors que des gens souffrent,
que la planète brûle, ça te paraît juste ?

— Non, admit Lina.
Mais je ne sais pas quoi faire.
Je ne suis qu’une gamine dans une cour de récré.

Personne reprit :

— L’autorité, ce n’est pas seulement “eux là-haut”.
C’est ce à quoi tu donnes du poids en toi.
Tu peux choisir : laisser la peur décider pour toi, ou laisser ce que tu sais être juste prendre la parole.
Tu ne vas pas changer le monde à toi toute seule.
Mais tu peux déjà ne pas trahir ta propre voix intérieure.

Lina sentit son cœur battre plus fort.

Elle leva la main.
Personne ne la regarda, trop occupé à s’agiter.
Alors, elle se mit debout sur un banc.

— Hey ! cria-t-elle, la voix un peu tremblante.
On peut parler sans hurler, non ?

Quelques têtes se tournèrent.

— Si on ne dit rien, on est d’accord avec ce qu’ils ont décidé, dit-elle.
Et si on insulte, on ne sera pas écoutés non plus.
On pourrait… je sais pas… expliquer pourquoi on n’est pas d’accord,
proposer des trucs concrets, demander à participer aux décisions.
On n’est pas invisibles.

Autour d’elle, la Voix du Regarde-des-Autres lui sifflait :

— T’es ridicule, tout le monde te fixe…

Mais quelque chose en elle tenait bon.
La Voix de Personne restait là, discrète, comme un appui dans son dos.

Un autre élève leva la main :

— Ouais, elle a raison. On pourrait faire une proposition de plan d’actions à notre niveau :
changer pour la cantine, limiter certains gaspillages, organiser des projets dans le quartier…

Peu à peu, d’autres prirent la parole.
Pas pour crier, mais pour dire ce qu’ils pensaient vraiment.

Les adultes prirent des notes.
La directrice, silencieuse, observait.

Le lendemain, tous les élèves furent à nouveau réunis.

La directrice déclara :

— Ce que nous avons vu hier est très intéressant.
Certains ont laissé l’autorité à la Voix du “ça ne sert à rien”.
D’autres à la Voix de la Colère Brute.
Quelques-uns ont laissé parler une autre voix : celle qui cherche le juste, même si ce n’est pas confortable.
Celle-là, nous l’appelons ici “l’Autorité Intérieure”.

Elle regarda Lina en coin, sans rien dire de plus.

— Le monde va mal, continua-t-elle.
Les pouvoirs sont parfois aveugles, les décisions injustes.
Mais souvenez-vous :
tant que vous croirez que vous n’avez aucune autorité,
vous resterez des marionnettes des voix les plus bruyantes.

L’autorité d’aujourd’hui ne se mesure plus seulement aux uniformes, aux titres, aux postes.
Elle se joue en vous, là où vous décidez qui vous écoutez vraiment.

Les années passèrent.
Lina grandit.

Elle devint un jour… adulte.
Elle travailla dans une ville trop bruyante, avec trop d’écrans, trop de notifications.
Les Voix bruyantes n’avaient pas disparu.
Elles avaient même de nouveaux costumes :
celle des statistiques, celle des pubs, celle des tendances, celle des discours politiques bien rodés.

Mais Lina avait gardé un drôle de réflexe :
dans les moments importants, elle fermait les yeux,
se faisait un peu de silence,
et demandait :

— Personne, t’es là ?

La voix répondait toujours :

— Je suis là.
Je ne t’oblige à rien.
Mais je peux te rappeler ce que tu sais être juste,
si tu acceptes de m’écouter.

Alors Lina prenait ses décisions.
Pas parfaites.
Pas héroïques.
Mais de plus en plus en accord avec cette voix intérieure
qui ne criait pas,
mais qui tenait bon.

Un jour, un enfant vint la voir et lui dit :

— Dis, toi, t’as l’air de savoir qui commande dans ta tête.
Tu peux m’apprendre ?

Lina sourit.

— Je n’ai pas “quelqu’un qui commande”, répondit-elle.
J’ai appris à reconnaître les voix qui cherchent à prendre le pouvoir en moi.
Et à donner plus de poids à celle qui ne s’impose pas.

L’enfant fronça les sourcils :

— Elle s’appelle comment, ta voix ?

Lina réfléchit un instant.
Elle aurait pu répondre “Ma conscience”.
Mais elle repensa à l’Académie, au vieux casque transparent, à la première fois où elle l’avait entendue.

Elle dit simplement :

— Elle s’appelle Personne.
Mais quand tu commences à l’écouter,
tu deviens vraiment quelqu’un.

Et dans le tumulte du monde,
au milieu des cris, des ordres, des promesses, des mensonges,
une petite voix, quelque part,
continuait de murmurer
à ceux qui voulaient bien l’entendre :

“Je ne te forcerai jamais.
Mais si tu me laisses un peu d’autorité en toi,
tu ne vivras plus seulement en fonction de ce qui hurle le plus fort dehors…
Tu commenceras à vivre selon ce qui est vrai, là, en toi.”

Laisser un commentaire