Il était une fois, dans une petite ville comme tant d’autres, un jeune homme prénommé Léo.
Léo avait une spécialité : il courait. Pas en athlétisme, non. Il courait dans sa vie.

Il courait pour aller au travail.
Il courait pour répondre aux messages.
Il courait pour ne décevoir personne.
Il courait pour être « à la hauteur ».
Et le soir, il tombait sur son lit, rincé, avec l’impression bizarre d’avoir tout fait… sans avoir vraiment vécu.

Un matin, alors qu’il était déjà en retard, il passa près du vieux parc de son quartier. Ce parc, il le connaissait depuis l’enfance, mais il ne s’y arrêtait plus.
À l’entrée, une petite pancarte en bois avait été accrochée sur la grille :

« Ici, les montres avancent moins vite. »

Léo esquissa un sourire en coin. « N’importe quoi », pensa-t-il, en regardant sa montre. Il n’avait pas le temps pour les phrases poétiques.

En traversant le parc pour gagner quelques minutes, il remarqua un banc un peu à l’écart, sous un grand arbre. Sur le dossier, gravé au couteau, on pouvait lire :

« Réservé pour ton rendez-vous avec toi-même. »

Léo secoua la tête.
— On aura tout vu… Même les bancs s’y mettent, maintenant.

Il hésita une seconde, puis accéléra le pas. Il était déjà en retard, de toute façon. Pas question de s’arrêter.

Les jours passèrent. Le banc était toujours là, avec sa phrase bizarre.
Et plus Léo passait devant, plus cette phrase le dérangeait un peu, comme une question qu’on n’a pas envie d’entendre.

Un soir, après une journée particulièrement lourde, il sortit du travail vidé. Trop de mails, trop de demandes, trop de « il faudrait que ».
Son téléphone vibrait encore dans sa poche, mais il n’avait plus l’énergie de répondre.

Il prit le chemin du parc, presque par réflexe, pour éviter la foule du centre-ville.
Arrivé devant le fameux banc, il s’immobilisa.

Le soleil commençait à se coucher, le ciel tirait vers l’orange, et pour la première fois depuis longtemps, il n’était attendu nulle part dans l’immédiat.

Il lut à nouveau :
« Réservé pour ton rendez-vous avec toi-même. »

Cette fois, sans trop savoir pourquoi, il s’assit.
Juste cinq minutes, se dit-il.

Cinq minutes de silence.
Cinq minutes sans écran.
Cinq minutes où il n’avait rien à prouver.

Au début, il ne se passa rien.
Juste le vent dans les feuilles, le bruit lointain des voitures, un chien qui aboyait au loin.

Puis, petit à petit, une drôle de sensation apparut : il se rendit compte qu’il était… fatigué. Pas juste physiquement. Fatigué dedans.

Il inspira profondément.
Là, d’un coup, une pensée surgit :
« Comment je vais, vraiment ? »

Il se surprit à répondre… à voix basse :
— Pour être honnête… pas très bien.

Ça lui parut étrange de se parler à lui-même. Mais en même temps, ça faisait longtemps qu’il ne s’était pas vraiment écouté.

Une deuxième question lui traversa l’esprit :
« Qu’est-ce qui me pèse en ce moment ? »

Les images défilèrent : les mails à rallonge, le patron exigeant, les soirées où il disait oui alors qu’il avait envie de dire non, les notifications qui sonnaient jusque dans sa douche. Et surtout cette sensation d’être toujours en retard sur sa propre vie.

Une troisième question suivit :
« Qu’est-ce qui me fait du bien, vraiment ? »

Il pensa à ces rares moments où il dessinait, à ces balades ado en forêt avec ses écouteurs, à ces après-midis à ne rien faire chez ses grands-parents, juste à regarder les nuages.

Il sentit une boule monter dans sa gorge. Sans s’en rendre compte, deux larmes coulèrent. Il les essuya vite, comme s’il avait honte, alors qu’il était seul.

Au bout d’un moment, il regarda sa montre.

Une drôle de surprise l’attendait : il avait l’impression d’être resté une éternité là, sur ce banc… mais seulement quinze minutes s’étaient écoulées.

« Ici, les montres avancent moins vite », disait la pancarte à l’entrée.
Il eut un petit sourire. Peut-être que le temps ne ralentissait pas vraiment…
Peut-être que c’était lui qui, enfin, avait cessé de courir.

Les jours suivants, Léo continua sa vie. Le travail, les messages, les obligations. Rien n’avait changé à l’extérieur.

Mais, sans trop comprendre pourquoi, il revint s’asseoir sur le banc.
Une fois par semaine.
Puis deux.
Il appela ça « son rendez-vous avec lui-même ».

Au fil de ces rendez-vous, il apprit des choses sur lui qu’il avait oubliées en chemin.

Un soir, il se dit :
— Je dis oui à tout le monde, mais non à moi.
Ces mots résonnèrent fort.

Un autre jour, il admit :
— Je veux toujours avoir l’air de gérer, mais je suis souvent paumé.
Rien que le dire lui fit du bien.

Et puis, un mercredi, une pensée nouvelle arriva :
— Et si je changeais deux-trois trucs, petit à petit ?

Ce jour-là, sur le banc, il décida trois choses :

  1. Ne plus répondre aux messages pro après une certaine heure.
  2. S’accorder une soirée par semaine pour dessiner.
  3. Dire « je ne peux pas » quand il était déjà épuisé, même si ça ne plaisait pas à tout le monde.

Ce n’était pas une révolution.
Mais pour lui, c’était énorme.

Au fil des mois, quelque chose changea doucement.
Léo courait toujours, oui, mais plus tout le temps.
Il avait des moments de vrai silence, sans se fuir.

Il s’énervait un peu moins vite.
Il riait un peu plus franchement.
Et surtout, il commençait à reconnaître, au fond de lui, cette petite voix qu’il n’écoutait jamais avant : la sienne.

Un soir de printemps, alors qu’il était assis sur « son » banc, une adolescente arriva. Elle avait l’air préoccupé, le regard perdu. Elle s’arrêta devant la gravure :

« Réservé pour ton rendez-vous avec toi-même. »

Elle lut à haute voix :
— C’est quoi encore cette phrase bizarre…

Léo sourit.
— C’est un banc spécial, tu sais.

Elle haussa les épaules.
— Spécial comment ?

Il prit quelques secondes avant de répondre :
— C’est un banc où tu t’assois… et où, pour une fois, tu n’essaies pas d’être quelqu’un. Tu es juste toi. Et tu te demandes comment tu vas, pour de vrai.

Elle leva les yeux vers lui, un peu étonnée.
— Et ça marche, ton truc ?

Il regarda autour de lui : le parc, le ciel, ses propres mains, un peu abîmées par les années mais plus détendues qu’avant.
Puis il répondit simplement :
— Ça a changé ma façon de vivre. Alors… à toi de voir.

Elle hésita un instant. Puis, timidement, elle s’assit à l’autre bout du banc.
Léo se leva.

— Je te le laisse. Ce banc-là, il fonctionne mieux quand on est seul avec soi-même.

Il s’éloigna doucement. En sortant du parc, il passa devant la pancarte à l’entrée :

« Ici, les montres avancent moins vite. »

Il ajouta tout bas, pour lui-même :
— Non… Ici, c’est moi qui ralentis enfin.

Depuis ce jour, on raconte que, dans un vieux parc un peu ordinaire, il existe un banc pas tout à fait comme les autres.

Parfois, quelqu’un s’y assied par hasard.
Reste cinq minutes. Dix, quinze, une heure.
Parfois, il ne se passe rien de spectaculaire.
Mais petit à petit, ces gens-là apprennent une chose précieuse :

On a des rendez-vous avec tout le monde.
Mais le plus décisif, celui qui peut changer une vie entière,
c’est le rendez-vous qu’on accepte enfin… avec soi-même.

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