Dans la vie de Liam, il y avait une phrase magique, une sorte de bouclier contre tout :
« On verra plus tard. »

Plus tard, il se mettrait au piano.
Plus tard, il irait s’excuser auprès de son meilleur pote, qu’il avait blessé sans le vouloir.
Plus tard, il prendrait vraiment le temps de discuter avec son grand-père, dont les souvenirs s’effilochaient un peu plus chaque jour.
Plus tard, il oserait dire ce qu’il avait sur le cœur.
Plus tard, il serait heureux, enfin détendu, enfin libre.

Aujourd’hui, c’était impossible, il n’avait « pas le temps ». Il y avait toujours les devoirs, les écrans, la fatigue, la flemme… et ce fameux « on verra demain ».

Un soir, épuisé par une de ces journées sans saveur, Liam s’effondra sur son lit en soupirant :
— Pfff… Vivement plus tard. Quand je serai grand, ce sera la vraie vie.

C’est là qu’une petite voix, claire et un peu moqueuse, lui répondit :
— Ah bon ? Et ce que tu vis en ce moment, c’est quoi alors ? La répétition avant le grand spectacle ?

Liam bondit sur ses pieds, le cœur battant.
— Qui a parlé ?

Sur son bureau, une lueur étrange émanait de son agenda. Les pages se mirent à tourner toutes seules, comme balayées par une brise invisible. Puis, une petite silhouette lumineuse, pas plus haute qu’un stylo, sauta de la couverture.

Le personnage portait une montre sans aiguilles et ses yeux brillaient d’une lueur malicieuse.

— Salut, lança la petite créature. Moi, c’est Aujourd’hui.
— Comment ça, tu t’appelles Aujourd’hui ?
— Bah oui. Je suis ta journée. Celle que tu es en train de vivre. Ou de rater, c’est selon. Enchanté.

Liam cligna des yeux, persuadé de rêver.
— C’est un rêve, c’est obligé.
— Appelle ça comme tu veux. Mais quitte à rêver, autant qu’on discute cinq minutes, non ? J’ai deux ou trois trucs à te dire.

Aujourd’hui s’assit sur le coin de son cahier de maths, balançant ses jambes dans le vide.

— Tu sais, Liam, le problème avec toi, c’est que tu passes complètement à côté de moi.
— Comment ça ? Je suis en train de te vivre, non ?
— Non, tu me traverses. C’est pas pareil. Regarde.

Il claqua des doigts. Les murs de la chambre se mirent à scintiller, projetant des flashs de sa propre journée.

On y vit Liam, ce matin dans le bus, le nez sur son téléphone, ratant le ciel incroyable qui embrasait la ville. On le vit à la récré, assis près d’un camarade qui mangeait son goûter tout seul, sans un mot. On le vit à table, répondant à sa mère par monosyllabes, les yeux rivés sur une vidéo. On le vit passer devant le salon, où son grand-père tournait pour la centième fois les pages du même album photo.

— Là, par exemple, dit Aujourd’hui en pointant la scène. Tu t’es dit : « Je parlerai à Papi tout à l’heure, là, je suis K.O. » Et puis tu es monté, et « tout à l’heure » s’est transformé en « cette nuit ».

Liam baissa la tête.
— Ouais, mais je peux pas être partout…
— Personne ne te demande ça ! répondit Aujourd’hui. Le truc, c’est pas de tout faire. C’est d’être vraiment là quand tu fais quelque chose.

Les images continuaient de tourbillonner. Liam en classe, le corps sur sa chaise, mais l’esprit déjà en week-end. Liam le soir sur le canapé, le corps à la maison, mais la tête encore aux embrouilles de l’école.

— Tu vois, tu navigues sans cesse entre hier et demain, expliqua la petite créature. Mais moi, je suis « maintenant ». Et franchement, on ne se connaît pas très bien tous les deux.

Liam croisa les bras.
— C’est facile à dire. Mais j’ai un passé et un futur, je peux pas faire comme s’ils n’existaient pas.
— Mais je ne te demande pas de les jeter ! Ton passé, ce sont tes racines. Ton futur, ce sont tes rêves. C’est super. Mais à force de jongler avec les deux, tu oublies de vivre là, au milieu. La seule porte d’entrée vers ton futur, c’est la poignée du présent.

D’un claquement de doigts, une nouvelle scène apparut. La dispute avec son ami, Adam. Les mots qui avaient fusé, trop vifs, trop méchants. Depuis, un silence glacial. Chaque fois que Liam le croisait, il se disait : « Demain, je lui parlerai. Quand j’aurai le courage. »

— Le courage, dit Aujourd’hui, ça ne tombe pas du ciel pile au « bon moment ». Le seul moment pour planter la graine, c’est… ?
— Maintenant, marmonna Liam.
— Exactement. Tu ne vas peut-être pas tout réparer d’un coup. Mais tu peux faire un pas. Un tout petit pas. Juste un « salut », un « ça va ? ». Quelque chose de petit, mais de vrai.

Les images laissèrent place à son grand-père, seul dans son fauteuil, le regard un peu vague.

— T’as remarqué qu’il te parle tout le temps de « quand il était jeune » ? demanda Aujourd’hui.
— Oui, il me raconte toujours les mêmes trucs, soupira Liam.
— C’est parce que lui, il sait que ses « aujourd’hui » sont comptés. Alors il te donne les siens, ceux d’avant. C’est sa façon de te dire : « Profites-en, gamin. Sois vivant, tant que tu le peux. »

Un silence s’installa. La voix d’Aujourd’hui se fit plus douce.

— Tu sais, Liam… je suis à usage unique. Une fois minuit passé, c’est fini. Je deviens juste un souvenir. Mais chaque matin, un de mes frères frappe à ta porte. Et la plupart du temps, tu n’ouvres qu’à moitié. Tu cries à travers la porte : « Pas maintenant, je suis occupé à ruminer hier et à angoisser pour demain. Repasse plus tard ! »

Liam resta silencieux un long moment.
— Et si j’essayais… de te vivre pour de vrai… on ferait quoi de différent ?

Aujourd’hui eut un large sourire.
— Rien d’extraordinaire. Juste des petites choses, mais vécues à 100 %.

Les murs projetèrent de nouvelles images, des possibilités.

Liam dans le bus, qui range son téléphone et regarde vraiment par la fenêtre. Les visages des gens, les rues qui défilent.

Liam à la récré, qui va s’asseoir à côté du garçon solitaire et lui lance : « Salut. On se fait un foot après ? »

Liam qui entre dans le salon, s’installe près de son grand-père et demande : « Raconte-moi encore l’histoire de quand tu avais mon âge, Papi. Je crois que j’ai oublié la fin… »

Liam, le soir, qui coupe les écrans un peu plus tôt, juste pour le plaisir d’écouter un album en entier, de dessiner n’importe quoi, ou simplement de ne rien faire, et de trouver ça bien.

— Tu vois, ce ne sont pas des exploits, expliqua Aujourd’hui. Mais ça change tout. Parce que là… tu es là. Pour toi. Pour les autres.

— Et si je n’y arrive pas ? Si j’oublie et que je recommence comme avant ?
— Alors tu feras comme tout le monde, répondit Aujourd’hui en riant. Tu réessaieras. Et devine quand ?

Liam ne put s’empêcher de sourire.
— Aujourd’hui.

— Voilà. Le but, ce n’est pas d’être parfait. C’est juste d’être un peu plus présent. De te demander de temps en temps : « Là, maintenant, qu’est-ce qui est important pour moi ? » Et de faire un petit quelque chose avec la réponse.

La lumière dans la chambre commença à pâlir. Aujourd’hui se leva.
— Bon, il se fait tard pour moi. Mon cousin prend le relais demain. Il s’appelle…
— Laisse-moi deviner, le coupa Liam. Demain ?
— Raté. Il s’appelle Aujourd’hui, lui aussi. On est une très, très grande famille.

— Attends ! Et si demain, j’y arrive pas ?
La petite créature haussa les épaules.
— Ce n’est pas un contrôle surprise. C’est une invitation. Commence par un seul geste. Un seul truc. Demain, par exemple, à qui tu pourrais vraiment parler ?

Liam pensa à Adam. À son grand-père. À ce garçon dans la cour. À sa mère, qui lui demandait si souvent « ça va, mon chéri ? » et à qui il répondait toujours « ouais », sans jamais rien raconter.
— Je crois que j’ai une ou deux idées, murmura-t-il.

Aujourd’hui hocha la tête, l’air satisfait.
— Alors c’est parfait. N’oublie pas, la vraie vie ne commence pas plus tard. Elle commence à chaque fois que tu décides de la vivre.

La lumière se rétracta d’un coup et l’agenda redevint un simple agenda. Liam était seul dans le silence de sa chambre.

Il attrapa son téléphone, hésita une seconde, puis le reposa, écran contre table. Il ouvrit doucement sa porte et descendit sur la pointe des pieds. Une ligne de lumière filtrait sous la porte du salon.

Son grand-père était encore là, l’album photo posé sur ses genoux.
— Tu ne dors pas ? fit le vieil homme, surpris.
— Non. Dis, Papi… tu veux bien me raconter encore cette histoire… tu sais, celle de quand tu étais jeune ? Je crois que je ne m’en souviens plus très bien.

Le visage du grand-père s’illumina. D’un geste, il lui fit signe de s’approcher.

Cette nuit-là, il ne se passa rien de spectaculaire. Et pourtant, pour la première fois depuis une éternité, Liam eut le sentiment simple et puissant d’être exactement au bon endroit, au bon moment. D’être, enfin, là où sa vie se passait.

Et vous, si « Aujourd’hui » venait vous parler ce soir, qu’est-ce qu’il vous chuchoterait de faire… juste maintenant ?

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