Dans un pays où le vent soufflait toujours un peu plus fort qu’ailleurs, les habitants avaient une étrange habitude : ils vivaient tous avec des volets cloués. Ils étaient convaincus que s’ils ouvraient leurs fenêtres, le vent emporterait leurs souvenirs, renverserait leurs meubles et transformerait leur vie en chaos.

Au centre du village vivait Élias. Élias passait ses journées à vérifier les verrous. Il était le champion de la prudence. Sa maison était si calfeutrée qu’on n’y entendait même plus le chant des oiseaux. Il se sentait en sécurité, mais il se sentait aussi terriblement seul et un peu éteint, comme une bougie sous un bocal.

Un jour, une petite fissure apparut dans l’un de ses volets. Par ce minuscule trou, il vit un éclat de bleu qu’il n’avait jamais vu. C’était le ciel. Puis, il vit une feuille d’automne qui dansait, tourbillonnait, montait et descendait au gré des courants d’air. Elle n’avait pas l’air d’avoir peur, elle avait l’air de jouer.

Élias sentit son cœur battre plus vite. Une pensée terrifiante traversa son esprit : « Et si le vent n’était pas un monstre ? Et si le vent était le mouvement ? »

Pendant trois jours, il lutta contre l’envie de déclouer sa fenêtre. La peur lui murmurait : — « Ne fais pas ça, Élias. Tu vas tout perdre. Tu vas prendre froid. Les gens vont se moquer de toi. »

Mais le bleu du ciel l’appelait plus fort que la voix de la peur. Le quatrième jour, avec les mains tremblantes, il saisit un marteau et arracha le premier clou. Puis le deuxième. Le bruit était assourdissant dans le silence de sa maison de coton.

Quand il poussa enfin le volet, il ferma les yeux très fort, s’attendant à une catastrophe. Le vent s’engouffra. Il ne renversa pas les meubles. Il ne vola pas ses souvenirs. Au contraire, il chassa l’odeur de poussière et de renfermé. Il apporta avec lui l’odeur de l’herbe coupée, du sel de la mer et de la liberté.

Élias ouvrit les yeux. Pour la première fois depuis des années, il ne voyait plus les murs de sa chambre, il voyait l’horizon. Il sortit sur son perron. Ses voisins, cachés derrière leurs volets, chuchotaient : « Il est fou, il va se détruire ! »

Mais Élias ne les entendait pas. Il marchait face au vent. Ses cheveux s’ébouriffaient, sa peau picotait. Il n’était pas en sécurité, non. Il était exposé. Il était vulnérable. Mais pour la première fois, il se sentait intensément vivant.

Il comprit alors une chose essentielle : les volets ne protégeaient pas sa vie, ils l’empêchaient d’arriver jusqu’à lui.

Moralité : La peur nous fait croire qu’elle est un bouclier, alors qu’elle est souvent une armure trop lourde pour nous permettre de marcher. Vivre, ce n’est pas attendre que le vent tombe, c’est apprendre à respirer avec lui.

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