Dans une ville grise où tout le monde marchait la tête baissée pour éviter de croiser le regard des autres, vivait un homme nommé Anton. Anton n’était ni riche, ni puissant, ni célèbre. Son seul travail consistait à nettoyer les vitres d’un immense immeuble de bureaux.

Chaque matin, Anton faisait une chose étrange. Avant de commencer sa journée, il achetait un petit sachet de graines de tournesol. Mais il ne les mangeait pas. Il en déposait simplement trois ou quatre dans les fentes des trottoirs fissurés, ou dans les bacs à fleurs abandonnés devant les immeubles décrépits.
Ses collègues se moquaient de lui : — « Anton, tu perds ton temps. Rien ne pousse dans ce béton, et de toute façon, personne ne regarde par terre. »
Anton souriait et répondait simplement : — « On ne sait jamais ce qu’une graine a dans le ventre. »
Un mardi, alors qu’il déposait ses graines, une petite fille qui traînait les pieds pour aller à l’école s’arrêta. Elle regarda Anton faire. Le lendemain, elle apporta sa propre bouteille d’eau et versa quelques gouttes sur la fissure du trottoir. Un geste de trois secondes.
Deux semaines plus tard, une petite tige verte, insolente et solide, perça le goudron. Un homme d’affaires, stressé par une réunion où il jouait sa carrière, passa devant. Il allait écraser la plante, mais la couleur vive du vert l’arrêta net. Il se souvint soudain du jardin de sa grand-mère. Cette bouffée de souvenir le calma. Lors de sa réunion, au lieu d’être agressif et cassant comme à son habitude, il fut à l’écoute. Ses employés, surpris, rentrèrent chez eux ce soir-là avec un poids en moins sur les épaules.
L’un d’eux, plus détendu, décida de cuisiner un vrai repas pour sa femme au lieu de commander une pizza. Sa femme, touchée par cette attention, retrouva l’énergie de reprendre ses pinceaux qu’elle avait abandonnés depuis des années. Elle peignit une fresque colorée sur le mur moche qui faisait face à l’école.
La petite fille qui avait arrosé la graine vit la fresque. Elle se dit que le monde n’était peut-être pas aussi gris qu’on le disait. Elle devint celle qui accueillait toujours les nouveaux élèves avec un sourire, parce qu’elle avait appris qu’un peu d’eau et une graine pouvaient changer un trottoir.
Pendant ce temps, sur le trottoir, un immense tournesol finit par s’épanouir. Il ne dura qu’un été, mais des centaines de passagers du bus le regardèrent chaque jour en souriant.
Anton, lui, continuait de nettoyer ses vitres tout en haut de l’immeuble. Il ne sut jamais pour l’homme d’affaires, ni pour la fresque, ni pour l’ambiance de la classe de la petite fille. Il voyait juste, de loin, une tache jaune qui brillait dans le gris.
Moralité : Nous ne voyons jamais la fin de l’histoire de nos petits gestes. Nous sommes juste ceux qui déposent la graine. Le reste appartient au vent, à la pluie et au cœur des autres.

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