Dans une ville où il ne faisait jamais tout à fait jour, les habitants vivaient les épaules rentrées et les yeux fixés sur leurs chaussures. Pour s’éclairer, ils utilisaient des écrans ultra-brillants qu’ils portaient devant le visage. Ces écrans éclairaient fort, mais ils n’éclairaient que celui qui les tenait, laissant tout le reste dans une ombre encore plus épaisse.

Au centre de la ville vivait le Marchand de Miroirs. Il était riche et puissant car il vendait des miroirs sophistiqués qui promettaient aux gens de doubler leur propre lumière. « Regardez-vous, disait-il, et vous ne verrez plus le noir autour ! » Mais plus les gens se regardaient dans leurs miroirs, plus ils se sentaient seuls, et plus la ville devenait froide.
Un soir de novembre, une petite fille nommée Anna arriva sur la place. Elle ne portait ni écran, ni miroir. Elle tenait simplement entre ses mains une vieille lanterne en papier, dont la lueur était si faible qu’on aurait dit un cœur qui bat.
Le Marchand de Miroirs se moqua d’elle : — Petite, ta loupiote ne sert à rien. Elle n’éclaire même pas tes propres pas ! Viens acheter un miroir, tu verras enfin ta propre importance.
Anna sourit. Elle ne répondit pas. Elle s’approcha d’un vieil homme assis sur un banc, dont l’écran était tombé en panne et qui tremblait de froid dans l’obscurité. Elle ne lui donna pas de conseils, elle ne lui fit pas de discours. Elle s’assit simplement à côté de lui et posa sa lanterne entre eux deux.
Soudain, le cercle de lumière s’agrandit. Ce n’était pas que la lanterne éclairait mieux, c’était que la chaleur de la présence d’Anna faisait fondre la glace dans le cœur du vieil homme. Il redressa les épaules. Il regarda Anna, et pour la première fois depuis des années, il vit le visage d’un autre être humain.
— Merci, murmura-t-il. J’avais oublié que le monde existait encore autour de mon écran.
Le vieil homme sortit de sa poche une petite bougie qu’il gardait par habitude, et il l’approcha de la lanterne d’Anna. Clic. Une deuxième petite lumière s’alluma.
Alors, il se passa quelque chose d’étrange. Au lieu de rester sur le banc, le vieil homme alla vers une femme qui s’était égarée dans une ruelle sombre et partagea sa flamme. Anna, elle, continua son chemin, allumant ici une bougie, là un vieux lampion poussiéreux.
Peu à peu, la lumière commença à circuler. Ce n’était pas la lumière violente des écrans qui éblouit, mais une lumière douce qui permet de se voir les uns les autres. Les gens commençaient à lâcher leurs miroirs. Ils découvraient que lorsqu’on tient une lampe pour quelqu’un d’autre, on y voit aussi clair que si on la tenait pour soi, mais qu’en plus, on a moins froid.
Le Marchand de Miroirs finit par fermer sa boutique. Ses miroirs ne servaient plus à rien, car les gens préféraient désormais regarder le reflet de la lumière dans les yeux de leurs voisins.
La ville n’était pas devenue un palais de cristal, il y avait encore des zones d’ombre et des nuits difficiles. Mais désormais, les habitants savaient une chose : la lumière n’est pas un objet que l’on possède, c’est un lien que l’on tisse.
Ce que ce conte nous dit aujourd’hui :
Être lumière, ce n’est pas briller plus fort que les autres pour écraser l’ombre. C’est avoir le courage de poser sa lanterne là où quelqu’un a froid, et d’attendre que l’étincelle se propage.

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