Dans une vallée très ordonnée, il existait un village peuplé uniquement de Cubes. Chez les Cubes, tout était d’équerre : les maisons étaient carrées, les jardins étaient carrés, et même les pensées devaient avoir quatre angles bien droits. C’était rassurant. On savait toujours où on allait, et surtout, on ne risquait pas de rouler.

Au centre du village vivait Hérold, le Cube le plus anguleux de tous. Il était le gardien de la Tradition. Pour lui, tout ce qui n’était pas un cube était une erreur de la nature.
Un matin, un bruit étrange réveilla le village. « Clic, cloc, froush… » Ce n’était pas le bruit sec d’un Cube qui se déplace. Sur la place du village, il y avait… une chose. Elle n’avait pas d’angles. Elle était tout en courbes, changeante, un peu molle et très colorée. C’était une Sphère.
Hérold sortit de chez lui, rouge de colère : — « Qu’est-ce que c’est que cette horreur ? Elle va nous désorganiser ! Regardez, elle ne tient pas en place, elle roule ! Si on la laisse faire, tout va devenir flou. »
Il fit construire une barrière autour de la Sphère. Les Cubes, par peur de devenir « mous » eux aussi, restaient à distance. On chuchotait que la Sphère était une menace pour la stabilité de la vallée. On s’en protégeait comme d’une maladie.
Mais trois jeunes Cubes, curieux et un peu rêveurs — appelons-les les Explorateurs — décidèrent de s’approcher la nuit. Ils ne voyaient pas un danger, ils voyaient une énigme.
— « Bonjour, dit l’un d’eux. Tu viens d’où ? » La Sphère ne répondit pas avec des mots carrés. Elle se mit à danser, à refléter la lumière de la lune d’une manière que les Cubes n’avaient jamais vue. Elle leur montra que l’on pouvait voir l’horizon sans rester bloqué sur une face.
En passant du temps avec elle, les trois Explorateurs remarquèrent quelque chose de fou : leur propre peau, si dure et si grise, commençait à briller. Ils se sentaient plus légers. Ils comprirent que la Sphère ne voulait pas les transformer en ballons, elle voulait juste leur apprendre qu’il existait d’autres directions que « gauche, droite, devant, derrière ».
Le lendemain, Hérold voulut chasser l’intruse. Mais les trois Explorateurs se mirent devant elle. — « Hérold, dirent-ils, regarde tes murs. Ils sont solides, mais ils t’empêchent de voir le ciel. Cette Sphère n’est pas un obstacle, c’est une fenêtre. »
Ils invitèrent la Sphère à se déplacer dans le village. Là où elle passait, les angles trop saillants des maisons s’arrondissaient un peu, laissant passer plus de soleil. Les jardins ne ressemblaient plus à des parkings, mais à des parcs.
Le village resta un village de Cubes, certes. Mais c’étaient des Cubes qui avaient appris à rouler de temps en temps pour aller voir ce qui se passait derrière la colline.

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