Dans un pays de pierre et de vent, vivaient les Hommes-Statues. Leur monde s’arrêtait au bord d’une falaise immense, au-delà de laquelle il n’y avait que le Grand Vide Bleu.

Parmi eux vivait Silas. Comme tous les autres, Silas passait ses journées à collectionner des images du vide. Il utilisait des longues-vues pour observer les courants d’air et des thermomètres pour mesurer la température de l’abîme. Il connaissait tout du Grand Vide : sa vitesse, sa densité, ses nuances de bleu à midi. Mais comme tout le monde, il portait des chaussures en plomb pour être sûr de ne jamais glisser.

« Le Vide est dangereux », répétaient les Anciens. « Il est froid, il est instable, et surtout, il ne propose aucun appui. Restez sur le rocher, le rocher est solide. »

Un jour, Silas vit un petit oiseau se poser sur la rambarde de sécurité. L’oiseau ne pesait rien. Il ne calculait rien. Il se contentait de pencher la tête, puis, d’un coup d’aile nonchalant, il se laissa tomber dans l’abîme.

Silas eut un haut-le-cœur. Il s’attendit à entendre un choc, un cri. Mais rien. En se penchant, il vit l’oiseau qui, loin d’être détruit par le vide, s’en servait pour dessiner des boucles invisibles. L’oiseau ne tombait pas : il habitait l’espace.

Cette nuit-là, Silas ne put dormir. Ses chaussures en plomb lui semblaient peser des tonnes. Ses carnets de mesures lui paraissaient être des poids morts. Il comprit que l’on pouvait passer sa vie à étudier l’océan sans jamais connaître le goût du sel.

À l’aube, il se rendit au bord de la falaise. Ses amis l’appelèrent : — Silas ! Reviens ! Tu vas te briser ! Tu n’as aucune preuve que ça va marcher !

Silas se tourna vers eux. Il souriait. — Vous avez raison, dit-il. Je n’ai aucune preuve. J’ai juste une certitude : le rocher est une prison et l’eau est faite pour qu’on s’y jette.

Il retira ses chaussures de plomb. Il laissa tomber sa longue-vue. Il prit une grande inspiration — ce premier plongeon du souffle dans les poumons — et il sauta.

Pendant la première seconde, il connut la terreur absolue : la perte de contrôle, le sifflement du vent, le vertige qui tord le ventre. C’était le moment où tout son être criait « Erreur ! ».

Mais la seconde suivante, quelque chose de miraculeux se produisit. Ce n’était pas lui qui tombait, c’était le monde qui s’ouvrait. Il ne se brisa pas contre le vide, car le vide devint un soutien. Il découvrit que ses bras, qu’il croyait être de simples outils pour porter des pierres, étaient des gouvernails. Il ne flottait pas, il ne volait pas encore tout à fait, mais il était vivant.

En bas, loin en dessous, il vit pour la première fois les reflets d’une rivière d’argent. Il comprit alors que le grand plongeon n’était pas une fin, mais la seule manière d’apprendre que l’univers a plus de profondeur que le carrelage de nos certitudes.

Depuis ce jour, au pays des Hommes-Statues, on raconte qu’aux premières lueurs, on peut voir un point minuscule danser dans l’immensité. Et parfois, certains retirent leurs chaussures.

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