Il était une fois, au cœur d’un village blotti au pied des montagnes, deux frères qui avaient hérité de leurs parents le don de manier les outils. L’aîné, nommé Silas, était forgeron. Le cadet, Léandre, était bûcheron.

Silas, le forgeron, passait ses journées à la taverne, le tablier propre, le marteau posé. Chaque fois qu’un villageois se plaignait d’un outil cassé ou d’un besoin de fer neuf, Silas hochait la tête avec gravité et disait : « Bien sûr ! Demain matin, à la première lueur, je frapperai le métal pour vous. Ce sera le plus beau travail du royaume ! » Il parlait de la chaleur du feu, de la façon dont il allait dompter le fer, de la qualité supérieure de l’acier qu’il utiliserait. Le village était rempli des promesses éloquentes de Silas, de ses « oui » retentissants et de ses descriptions artistiques de ses futures réalisations. Pourtant, le matin venu, l’enclume restait froide, et la fumée ne s’échappait jamais de sa forge. Les outils restaient cassés.
Léandre, le bûcheron, était un homme d’une tout autre trempe. Il était bourru et parlait peu. Quand le maire du village lui demanda un jour d’abattre un grand chêne menaçant qui surplombait la place, Léandre grogna : « Je ne sais pas… Cette bête est énorme. J’aimerais autant rester au lit ! » C’était son refus initial, un « non » clair et découragé. Le maire, habitué, repartit. Mais le lendemain, dès l’aube, un son régulier et puissant commença à résonner depuis la forêt. Ce n’était pas le marteau du forgeron qui frappait l’enclume, mais la hache de Léandre qui mordait le bois. Il avait lutté contre sa paresse, contre son découragement, et il était parti.
Pendant que Silas racontait à la taverne comment il allait bientôt construire la plus grande des charrues, Léandre revenait du bois, l’échine courbée et le front en sueur, tirant derrière lui l’énorme tronc fendu et taillé, prêt à être utilisé pour reconstruire le pont.
Quelques mois passèrent. Un matin, un incendie se déclara dans le grenier du meunier. Tout le monde cria au secours, mais les outils pour éteindre le feu étaient rouillés ou manquants, car le forgeron n’avait jamais tenu ses promesses. Pourtant, c’est Léandre, avec ses bras puissants et ses cordes solides – qu’il utilisait pour transporter le bois – qui réussit à grimper, à arracher les poutres menaçantes et à contenir le brasier avec la terre qu’il avait lui-même apportée.
Le village comprit alors la leçon. Silas était l’homme des intentions magnifiques ; Léandre était l’homme des réalités concrètes. Les paroles de Silas remplissaient l’air de rêves brillants, mais les actions de Léandre remplissaient la vie de sécurité et d’objets utiles.
Et l’on dit que dans ce village, on jugea désormais la valeur d’un homme non pas à la clarté de son « oui », mais à la trace qu’il laissait sur le chemin, quitte à ce qu’il ait commencé par dire « non ». Car l’action, même après un mauvais départ, est la seule monnaie qui compte vraiment.

Laisser un commentaire