Il était une fois, dans une ville grise comme un jean délavé, un vieux monsieur nommé Gaston. Gaston n’était pas riche, mais il avait quelque chose de précieux : une écharpe rouge tricotée main par sa grand-mère. Elle était longue, chaude, et Gaston la portait tout le temps. Il l’appelait « Rouge-Frisson ».

Un matin, Gaston était assis sur un banc à regarder les gens passer. La ville était froide, et le vent pinçait les joues. Il y avait tout près une petite fille, Léa, qui était assise sur les marches d’une librairie. Elle n’avait pas de manteau très épais et ses mains étaient rentrées dans les manches de son pull. Elle grelotait tellement qu’on aurait dit une petite machine à laver en mode essorage.

Gaston, voyant ça, a eu un gros pincement au cœur. Il regardait son écharpe, Rouge-Frisson, qui lui tenait si chaud.

— Non mais attends, c’est MON écharpe. Je l’ai depuis cinquante ans ! Et si je la donne, j’aurai froid, moi. Qu’est-ce que je vais devenir ? pensa-t-il, un peu paniqué.

Rouge-Frisson, l’écharpe, sentait la main de Gaston se serrer sur elle. Elle n’était pas douée de parole, mais si elle avait pu parler, elle aurait dit : « Laisse-moi partir, vieux fou ! Mon boulot, c’est d’être CHAUDE, pas de moisir sur tes épaules pendant qu’une gamine se congèle ! »

C’est là que Gaston a fait le pas. Il s’est levé, s’est approché de Léa et, sans rien dire de compliqué, il a défait son écharpe.

— Tiens, gamine, a-t-il dit d’une voix un peu râpeuse. Mets ça autour de ton cou. C’est plus chaud que tous les radiateurs du monde.

Léa a levé ses grands yeux tout ronds, surpris. Elle a pris l’écharpe, et la chaleur de la laine rouge l’a enveloppée immédiatement. Un petit sourire est apparu sur ses lèvres, un sourire franc comme une poignée de main.

— Merci, monsieur, a-t-elle murmuré.

Gaston s’est rassis. Le vent lui soufflait maintenant sur la nuque, et oui, il avait un peu plus froid.

— Voilà, bien joué, Gaston. Maintenant t’es un pingouin sur un iceberg, se dit-il.

Mais en même temps, il sentait une drôle de chaleur monter dans sa poitrine. Une chaleur qui n’avait rien à voir avec la laine. C’était la joie simple d’avoir fait le bon truc.

Le lendemain, Gaston était de retour sur son banc. Il avait toujours son vieux manteau, mais pas d’écharpe. Il regardait l’entrée du parc. C’est là qu’il a aperçu Léa. Elle était en train d’aider un monsieur très âgé à ramasser les feuilles tombées dans son jardin. Et autour de son cou, il y avait… Rouge-Frisson.

Léa a vu Gaston. Elle a couru vers lui.

— Monsieur, j’ai aidé Papy Pierre à nettoyer son jardin. Il m’a dit : « Ton écharpe a l’air si chaude, tu ne devrais pas la garder pour toi ! »

Et Léa a défait l’écharpe rouge.

— Tenez, elle est à vous. Mais ce monsieur-là, il a aussi beaucoup froid aux mains, car il a du mal à mettre ses gants. Il faudrait l’aider plus souvent !

Gaston a pris son écharpe. Elle était toujours chaude, mais en plus, elle sentait un peu l’herbe et le savon. Il a souri, pas juste avec sa bouche, mais avec ses yeux. Il venait de comprendre : le don de l’écharpe avait donné à Léa la force (et la chaleur) de faire à son tour un don de soi pour Papy Pierre.

L’écharpe n’était pas faite pour rester sur un seul cou. Elle était faite pour circuler. Et Gaston a su, à cet instant, qu’il aurait beau donner son écharpe des milliers de fois, il n’aurait jamais vraiment froid.

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