Il était une fois, dans un pays où le jour et la nuit semblaient se confondre en une longue attente, un vieux sage nommé Élie. Il habitait une petite maison isolée, et sa seule tâche connue de tous était d’être le Gardien des Lampes.

Chaque habitant du village voisin de Sommeil-sur-Brume possédait une lampe, symbolisant sa foi et sa préparation. Élie, lui, veillait sur la Grande Horloge du village, dont l’aiguille était invisible. Personne ne savait l’heure du Grand Événement – le retour du Maître du Royaume.
Le Maître avait promis de revenir, mais Il avait dit : « Ce sera à l’heure où vous penserez le moins. »
Les Gens de Sommeil-sur-Brume
Les villageois avaient commencé leur attente avec ferveur. Mais les jours devinrent des semaines, puis des années. La vie reprit son cours, et l’urgence s’estompa :
- Thomas, le Boulanger, disait : « Le Maître viendra demain, ou après-demain. Aujourd’hui, je dois pétrir. L’huile de ma lampe me coûte cher, je la garde pour la fin. » Sa lampe restait dans un placard, poussiéreuse.
- Marguerite, la Fileuse, se plaignait : « Veiller est fatigant. Mieux vaut dormir maintenant et se réveiller rapidement si quelqu’un sonne l’alarme. » Elle gardait sa mèche prête, mais oubliait de faire le plein d’huile, le symbole de la prière et de la charité.
- Pierre, le Laboureur, ricanait : « Élie est un fou. Nous avons des récoltes à faire ! C’est dans l’action que nous servons. Je n’ai pas le temps de m’asseoir et de prier. »
Seul Élie, le Gardien, maintenait sa propre lampe allumée, le réservoir plein, et son regard attentif, non pas à l’horizon, mais à la qualité de son présent. Il passait ses journées à faire de petites réparations, à aider discrètement son prochain, et à réciter doucement les promesses du Maître.
La Nuit de la Surprise
Une nuit, après une longue période de silence, la vie à Sommeil-sur-Brume battait son plein. On célébrait la plus grande fête de l’année. Les rires et les chants couvraient tout.
Thomas venait de finir de cuire une fournée et comptait ses pièces d’or. Marguerite était épuisée par la danse et s’était endormie profondément. Pierre discutait politique et commerce, absorbé par l’avenir matériel du village.
Soudain, sans aucun avertissement, sans aucun bruit de trompette, une douce lumière éblouissante inonda la vallée. Le Maître était là.
Les villageois furent pris de panique.
- Thomas se précipita vers son placard. Sa lampe était froide, et il n’avait pas d’huile. « Vite ! Une allumette ! Vite ! »
- Marguerite se réveilla en sursaut. Sa mèche était là, mais le réservoir était vide. « Où est Élie ? Prête-moi de ton huile ! »
- Pierre, ébloui, réalisa que toutes ses richesses n’avaient aucun poids face à la gloire du Maître.
Ils coururent tous vers la maison d’Élie, suppliant : « Donne-nous de ton huile ! L’Époux est là ! »
Élie, dont la lampe brillait d’une lumière régulière et douce, répondit avec tristesse : « Ce n’est pas possible. Si je vous donne ma réserve, nous en manquerons tous. Allez acheter votre propre huile.«
Mais il était trop tard. L’heure de l’achat était passée. L’heure de la préparation était terminée.
Le Maître apparut sur la place. Il n’accusa personne, Il ne jugea personne. Il regarda simplement ceux dont les lampes brillaient—ceux qui avaient maintenu la vigilance du cœur—et les invita à Le suivre.
Élie, le Gardien, s’avança. Sa lampe n’était pas la plus flamboyante, mais elle était allumée. Il avait été trouvé fidèle dans la simplicité de son attente. Il entra avec le Maître.
Ceux qui couraient encore à la recherche d’huile restèrent dans l’obscurité. Ils avaient manqué le moment, non parce qu’ils ne travaillaient pas, mais parce qu’ils avaient confondu le travail avec la préparation et la préparation avec la vigilance. Ils avaient mis leur confiance dans le temps qu’ils croyaient avoir, plutôt que dans la nécessité de l’instant présent.
Le conte se termine par cette vérité : La vigilance n’est pas de regarder l’horloge invisible, mais de s’assurer que sa propre lampe ne s’éteint jamais.

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