Il était une fois, dans un pays sans nom régi par les lois de la logique et du cœur, un homme appelé Émile. Émile possédait un jardin immense, le Jardin de la Vie Relationnelle, où il cultivait tout ce qui faisait ses liens avec autrui : des amitiés, des amours, des partenariats et des liens de famille.

Au début, Émile ne pensait qu’à ses propres fruits. Il plantait, mais son attention était toujours dirigée vers ce qu’il recevrait : la saveur du compliment, la chaleur de l’approbation, la satisfaction de dominer.

Son jardin devint vite un lieu désordonné.

Les belles fleurs de l’Amitié Sincère se flétrissaient, car il ne les arrosait que les jours où il avait besoin de leur parfum réconfortant. L’arbre majestueux de l’Amour Conjugal était envahi par le lierre de la Possessivité ; Émile passait son temps à tailler l’arbre selon ses propres désirs au lieu de le laisser grandir naturellement.

Les allées étaient couvertes de Mauvaises Herbes Épineuses : la rancœur, la jalousie, la critique facile et l’indifférence. Et paradoxalement, c’est à ces mauvaises herbes qu’Émile consacrait le plus de temps et d’énergie. Il les observait, les nourrissait de ses ruminations, de ses peurs et de ses jugements, car s’en prendre aux défauts des autres le distrayait de l’état désastreux de son propre jardin intérieur.

Un jour, un Vieil Homme, étranger et silencieux, s’assit sur le banc au milieu du chaos.

— Votre jardin est triste, Émile, dit le Vieil Homme d’une voix douce.

— Il est ce que sont les autres, répondit Émile avec amertume. Les fleurs sont fragiles, les arbres ne donnent que peu d’ombre, et le sol est plein de poisons venus d’ailleurs.

Le Vieil Homme sourit et prit une petite motte de terre dans sa main.

— Le sol, Émile, n’est fait que de ce que vous lui donnez. Les poisons, ce sont les graines que vous laissez germer. Avez-vous déjà essayé d’aimer en premier ?

Émile haussa les épaules.

— J’attends que les autres m’aiment d’abord. Quand je recevrai une belle récolte, j’arroserai.

Le Vieil Homme secoua la tête.

— C’est l’inverse. L’amour, l’attention bienveillante et désintéressée, est l’eau et le soleil. Vous ne pouvez pas espérer une récolte si vous ne faites que la réclamer. Arrosez d’abord les plus belles pousses des autres, celles qui demandent le plus de soin. Et, plus important encore : coupez la racine de vos propres mauvaises herbes.

Émile, intrigué, décida de suivre ce conseil étrange.

Il commença par le petit arbuste de la Reconnaissance Fraternelle, qu’il avait ignoré pendant des années. Il lui donna de l’eau claire, c’est-à-dire un mot d’encouragement sincère et sans attente de retour. Puis, il s’attaqua au rosier de l’Écoute Paternelle ; au lieu d’imposer sa vue, il se pencha pour écouter vraiment ce que l’arbuste avait à dire, le respectant pour sa forme propre.

Surtout, il fit quelque chose de radical : il arracha la terrible mauvaise herbe de la Critique Jalouse qu’il laissait s’enrouler autour de toutes les autres. Cela lui demanda un effort immense et lui laissa les mains pleines d’ampoules. Mais soudain, il remarqua que l’air dans le jardin était plus léger.

Au fil des jours, une transformation étonnante eut lieu.

Les plantes qu’Émile avait arrosées d’Amour Actif (l’effort d’attention et de bienveillance) se mirent à grandir avec une vigueur nouvelle. Non seulement elles lui offraient leur beauté et leurs fruits sans qu’il les exige, mais l’énergie qu’il ne dépensait plus à nourrir les mauvaises herbes se reportait sur lui-même, le rendant plus fort et plus serein.

Le jardin n’était pas parfait ; il y avait toujours des intempéries et de petites herbes folles. Mais il était devenu un lieu de vie et d’échange. En choisissant d’arroser l’amour en premier dans les cœurs des autres, Émile avait, sans même s’en apercevoir, transformé son propre cœur en une terre fertile. Il avait compris que l’amour est le seul ingrédient que plus on donne, plus il fait pousser non seulement le jardin d’autrui, mais aussi le sien.

Morale du Jardinier qui Arrosait les Mauvaises Herbes

L’amour n’est pas une récompense que l’on attend des autres, mais un effort d’attention que l’on offre d’abord. En choisissant d’arroser la bonté dans le jardin d’autrui – par l’écoute, le respect et la bienveillance désintéressée – on ne fait qu’assurer la fertilité et la beauté de son propre sol intérieur. C’est la stratégie la plus lucide pour vivre une vie relationnelle épanouie.

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