Dans la petite ville de Saint-Clair, perdue entre les collines et la rivière, vivait un homme nommé Théo. Théo était comptable à la coopérative agricole, un métier précis, méthodique, où chaque chiffre devait être à sa place. Il aimait l’ordre, les colonnes bien alignées, les totaux qui tombaient juste. Les gens le respectaient pour sa rigueur, mais le trouvaient un peu terne. « Théo ne prend jamais de risques », disaient-ils en souriant.

Un soir d’automne, alors que les feuilles tourbillonnaient dans les rues et que les premières étoiles filantes zébraient le ciel, Théo découvrit une lettre sur son bureau. Elle était signée par le directeur de la coopérative, Monsieur Lavigne, et annonçait une audit surprise. « Des irrégularités ont été repérées dans les comptes », pouvait-on y lire. « Vous êtes suspendu le temps de l’enquête. »

Théo sentit son cœur se serrer. Des irrégularités ? Lui, l’homme des chiffres impeccables ? Il passa la nuit à retourner ses registres, ses factures, ses relevés. Rien. Tout était en ordre. Pourtant, le lendemain, Monsieur Lavigne lui confirma la nouvelle, le regard fuyant : « C’est une décision qui vient d’en haut. » Théo comprit alors ce que tout le monde savait déjà : la coopérative était en difficulté, et on cherchait un bouc émissaire.


Ce soir-là, assis sur le banc devant sa maison, Théo vit une étoile filante traverser le ciel. « Si je pouvais faire un vœu, je demanderais… quoi, au juste ? » Il n’avait jamais osé rêver plus grand que ses colonnes de chiffres. Mais cette fois, il ferma les yeux et murmura : « Je veux une chance de me défendre. »

Au matin, une idée lui traversa l’esprit, aussi folle qu’une étoile filante en plein jour. Et s’il utilisait ses talents de comptable pour retourner la situation ? Pas en trichant – non, Théo était trop honnête pour ça – mais en jouant avec les règles.

Il se rendit à la coopérative avant l’aube et s’enferma dans son bureau. Au lieu de chercher des erreurs, il réécrivit les dettes. Pas pour les effacer, mais pour les réorganiser. Les petits agriculteurs, ceux qui peinaient à rembourser leurs emprunts, virent leurs dettes réduites de moitié. Les gros éleveurs, ceux qui pouvaient payer sans sourciller, les virent légèrement augmentées. Puis, il glissa dans chaque dossier une note : « Soldes ajustés en attendant des jours meilleurs. – T. »

Quand Monsieur Lavigne arriva, Théo l’attendait, pâle mais déterminé. — « Vous n’aviez pas le droit ! » s’exclama le directeur. — « Je sais, répondit Théo. Mais regardez. » Il lui tendit une liste. « Avec ces ajustements, la coopérative respire. Les petits pourront tenir l’hiver, et les gros ne perdront presque rien. Tout le monde y gagne. »« Sauf les règles ! »« Les règles sont faites pour les gens, pas l’inverse », osa Théo.


Les jours suivants, un drôle de phénomène se produisit. Les agriculteurs, un à un, vinrent frapper à la porte de Théo. Certains apportaient un panier de pommes, d’autres un fromage, ou simplement un merci. « Personne ne m’avait jamais donné une chance comme ça », lui dit la vieille Madame Rousseau, les yeux brillants.

Quand les auditeurs arrivèrent, ils trouvèrent des comptes impeccables… mais différents. « Qui a autorisé ces modifications ? » demandèrent-ils. — « Moi », répondit Monsieur Lavigne, après un silence. « C’était une mesure exceptionnelle. »

Théo ne fut pas réintégré tout de suite. Mais un matin, il reçut une lettre anonyme : « On a besoin de vous au conseil d’administration. » Signé : « Ceux qui comptent. »


Les années passèrent. Théo devint un personnage clé de Saint-Clair, non plus comme le comptable rigide, mais comme l’homme qui avait osé. Un soir, alors qu’il regardait les étoiles avec sa fille, celle-ci lui demanda : — « Papa, c’est vrai que tu as triché ? » Théo sourit. — « Non, ma chérie. J’ai simplement compté autrement. Parfois, il faut savoir ajouter là où les autres ne voient que des soustractions. »

Et dans le ciel, une étoile filante traversa la nuit, comme un clin d’œil.

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