Il était une fois, dans une ville animée par le bruit des transactions et des clics numériques, un jardin public magnifique, célèbre pour sa grande Fontaine de la Vérité. On disait que l’eau de cette fontaine ne coulait que pour ceux dont l’intention était pure.

Un jour, deux hommes s’approchèrent pour s’abreuver.

Le Sculpteur de Mérites

Le premier s’appelait M. Léonard, un architecte de renom. M. Léonard se tenait droit, au bord du bassin, drapé dans un costume impeccablement coupé.

Il prit le temps d’admirer sa propre statue de bronze qu’il avait lui-même financée et érigée à l’entrée du jardin, commémorant son engagement « pour l’Art et la Communauté ». Puis, il leva les yeux vers le ciel bleu et, sans crier, mais de façon à ce que tous les passants l’entendent, il formula sa pensée :

« Ô Esprit du Jardin, je te suis reconnaissant. Je ne suis pas comme ces autres — ces entrepreneurs véreux, ces employés paresseux, ces consommateurs irresponsables. Moi, je trie mes déchets en sept catégories, je donne 10% de mes revenus à des causes validées, et je travaille soixante heures par semaine pour faire une différence. Mon éthique est mon bouclier. Si l’eau doit couler, c’est bien pour moi. »

Il tira fièrement son verre en cristal et attendit. L’eau de la fontaine resta immobile, comme figée par le marbre.

M. Léonard, agacé, se dit que la fontaine était sans doute en panne et se détourna, son cœur s’emplissant d’une amertume secrète pour l’ingratitude du monde et le manque de discernement de l’Esprit du Jardin.

L’Homme au Sac de Terre

Le deuxième homme était un simple jardinier nommé Élias. Il n’était pas célèbre. En fait, il était souvent mal vu, car il arrivait parfois en retard, ses vêtements étaient pleins de terre, et il avait la réputation d’être trop naïf et de se faire souvent voler ses outils. Il était le genre d’homme que M. Léonard jugeait d’un seul coup d’œil : « peu efficace » et « facilement exploitable ».

Élias s’approcha lentement de la Fontaine de la Vérité. Il ne regarda ni la statue ni les gens. Il regarda seulement l’eau stagnante. Il savait que ses efforts étaient souvent maladroits. Il se rappelait la plante qu’il avait oubliée d’arroser la veille et la promesse qu’il n’avait pas pu tenir.

Il ne prononça pas un mot sur ses bonnes actions — les heures passées à écouter les soucis d’un stagiaire, les mauvaises herbes qu’il arrachait même en dehors de son temps de travail. Il n’osait pas lever la tête.

Avec un soupir qui était une confession, il posa sa main sur sa poitrine, là où battait son cœur simple et imparfait, et murmura :

« Oh, source de la Vérité, aie pitié de moi, l’homme de la terre, celui qui se trompe souvent. Je ne suis pas digne, mais j’ai soif. J’ai besoin de Ton pardon et de Ta force pour recommencer. »

À l’instant même où Élias reconnaissait sa faille, l’eau de la Fontaine de la Vérité se mit à couler. Elle jaillit, non pas avec fracas, mais avec une clarté limpide, remplissant la petite coupe de métal qu’Élias tenait humblement.

Élias but cette eau, non pas pour étancher la soif de son corps, mais pour apaiser la soif de son âme, et il repartit, le dos voûté par la peine du travail, mais le cœur allégé.


Le Sculpteur de Mérites est retourné chez lui avec sa fierté intacte, mais son âme desséchée. Le Jardinier, l’homme de l’ombre, est retourné à sa tâche avec une justice intérieure renouvelée. Car, comme le murmurait l’Esprit du Jardin au vent :

« Le vase qui est vide de prétention est celui qui peut être rempli. »

Laisser un commentaire