Chapitre 1 : Le Village d’Activa et l’Étoffe de Zèle

Il était une fois, au cœur d’une vallée verdoyante, le village d’Activa. Ses habitants étaient réputés pour leur énergie débordante et leur culte du service. Leurs journées commençaient avant l’aube et finissaient bien après le coucher du soleil. Chez eux, la paresse était la seule honte.

Le plus zélé d’entre eux s’appelait Léandre. Léandre portait toujours une veste de lin serrée à la taille par une large ceinture de cuir : la fameuse « tenue de service » qui signalait sa disponibilité constante. Son vêtement était tissé d’une matière spéciale, l’Étoffe de Zèle, qui brillait plus elle était utilisée.

Léandre courait partout. Il réparait les toits à l’Est, labourait les champs à l’Ouest, cuisinait pour les malades au Centre et donnait des conseils à tous ceux qui le demandaient. Il ne savait pas dire « non ». Quand un voisin demandait un seau d’eau, Léandre courait chercher la source pour remplir non pas un, mais dix seaux. Son Étoffe de Zèle était éblouissante, et tout le monde l’admirait.

Mais un jour, sa femme, Élina, qui tissait les paniers et veillait sur leur petite maison, remarqua quelque chose.

« Léandre, » dit-elle un soir, « ton Étoffe est magnifique, mais tes yeux sont ternes comme de la terre sèche. »

Léandre répondit, haletant : « Je me repose en servant, Élina ! Mais tu as raison, j’ai couru si vite que j’ai oublié où j’avais mis mon Sablier des Priorités. »

Chaque habitant d’Activa possédait un petit sablier pour mesurer le temps personnel, le temps du repos, et le temps familial. Léandre l’avait perdu sous une pile de tâches urgentes.

Chapitre 2 : La Lanterne Fissurée

Un matin d’hiver, la ville fut plongée dans un brouillard épais et froid. Le village d’Activa avait besoin de lumière. Chaque habitant avait sa propre lanterne, appelée la Lumière du Discernement, qui devait guider ses pas et ceux des autres.

Léandre se précipita dehors. Sa propre Lumière du Discernement, qu’il transportait toujours avec lui, était si couverte de traces de doigts, de boue et de chocs de ses courses effrénées, qu’elle était devenue fissurée et à peine visible.

Il vit la vieille Mère Thélia essayer de porter une bûche trop lourde. « Laissez-moi ! » s’écria Léandre. Il saisit la bûche, courut la déposer près de sa cheminée. Mais en repartant en trombe, il bouscula une étagère, faisant tomber et brisant une douzaine d’ampoules de secours que Thélia avait soigneusement mises de côté pour l’hiver.

Plus tard, il vit Petit Noé pleurer, incapable de monter sur un mur de jeu. « Ne t’inquiète pas, je vais t’aider ! » dit Léandre. Il souleva Noé et le déposa brusquement sur le mur, puis repartit. Noé s’assit, perdu, car il n’avait pas réussi à grimper par ses propres moyens, et le sentiment de victoire lui avait été volé.

Léandre servait, mais son service était désordonné, précipité, et sans lumière. Il aidait une personne, mais créait deux autres petits problèmes en chemin.

Chapitre 3 : La Source Tarie et la Méditation du Banc

Élina, voyant son mari de plus en plus épuisé et de moins en moins efficace, le prit par la main et l’emmena loin du village, vers la source.

La source, d’habitude joyeuse et généreuse, n’était plus qu’un filet d’eau mince. Autour d’elle, la terre était piétinée et boueuse.

« Regarde, Léandre, » dit Élina doucement. « Tu as puisé dans cette source sans jamais te demander si elle avait le temps de se remplir. Ton service est comme cela : tu donnes, tu donnes, mais tu ne te reposes jamais pour te recharger. Tu n’as pas perdu ton sablier, tu l’as enterré sous le désordre. »

Elle lui montra un vieux banc de pierre sous un saule. « Assieds-toi. C’est le Banc de la Contemplation. Pour la première fois depuis des mois, ne fais rien. Rends service à ton propre esprit. »

Léandre, d’abord agité, s’assit. L’Étoffe de Zèle se mit à pâlir. Il respira l’air froid, écouta le silence, et pour la première fois, il regarda sa Lumière du Discernement fissurée. Il comprit que l’urgence de servir l’avait rendu aveugle à l’essentiel : le besoin de repos pour la qualité de l’action.

Pendant qu’il restait assis, immobile, le filet d’eau de la source devint progressivement un ruisseau, puis une petite nappe claire.

Chapitre 4 : La Nouvelle Tenue

Le soir venu, Léandre revint au village. Son Étoffe de Zèle était moins brillante, mais plus douce, comme du coton apaisé. Il avait retrouvé son Sablier des Priorités, qu’il avait glissé dans la poche de sa veste.

Le lendemain, un habitant vint lui demander de l’aide pour un toit.

« Bien sûr, » répondit Léandre. Il retourna son Sablier. Quand le sable fut à moitié écoulé, il dit : « J’ai le temps de réparer les tuiles, mais pas de poser le faîtage. J’ai besoin de deux heures de repos pour être sûr de bien le fixer, sinon la pluie passera. Je peux le faire demain matin, ou vous pouvez demander à Géraud pour le faîtage. »

Le voisin, étonné par cette nouvelle franchise, accepta.

Léandre se servit également de sa Lumière du Discernement réparée. Quand Petit Noé revint, Léandre s’assit à côté de lui. « Montre-moi comment tu t’y prends pour monter sur le mur, » demanda-t-il, s’abstenant de l’aider physiquement. Il se contenta de lui donner un simple conseil pour placer son pied, puis il attendit, le regard concentré. Quand Noé arriva au sommet par lui-même, sa joie était éclatante.

Léandre avait appris que le service le plus précieux n’est pas celui qui est constant, mais celui qui est conscient. Il avait troqué l’épuisement du dévouement permanent contre la force du discernement.

Son Étoffe de Zèle brillait désormais moins fort, mais sa lumière était stable et claire, et elle éclairait véritablement le chemin. Léandre servait toujours, mais il avait appris à écouter la source, à respecter son sablier, et à n’allumer sa lampe que pour guider, pas pour éblouir. Le village d’Activa apprit de lui que le meilleur serviteur est celui qui sait aussi s’arrêter et se recharger.

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