L’observation est d’une lucidité amère : l’humanité, dans son ensemble, a une fascination presque pathologique pour le respect des formes, des protocoles et des codes. Ce travers est universel, transcende les cultures et les époques, et s’exprime dans tout, du code vestimentaire en entreprise à la chorégraphie des salutations diplomatiques.

Pourquoi accordons-nous une valeur démesurée à ces conventions ?

  1. Réduction de l’Incertitude : La forme est un cadre. Dans un monde chaotique et imprévisible, les protocoles et les codes fournissent des règles claires. Savoir exactement comment se comporter lors d’un entretien, quoi poster sur les réseaux sociaux, ou comment rédiger un rapport complexe, réduit l’anxiété. Le respect du protocole devient une zone de confort où l’on est certain d’agir « correctement ».
  2. Signal d’Appartenance : Le code est un langage. Parler ce langage (porter le bon costume, utiliser le bon jargon, suivre le bon trend) signale immédiatement notre appartenance à un groupe social, professionnel ou culturel. Le respect des formes agit comme un filtre : il nous identifie comme des initiés et nous permet d’être acceptés, validés, et de naviguer dans la hiérarchie.
  3. L’Illusion de la Maîtrise : En maîtrisant les apparences, nous cultivons l’illusion de maîtriser la réalité. Si le bureau est bien rangé, si le discours est bien articulé, si le profil est parfait, nous nous convainquons que la pensée est profonde, que le travail est efficace, ou que l’existence est réussie.

Le problème surgit lorsque l’énergie consacrée à la forme dépasse celle consacrée au fond.

  • L’Hypocrisie Stérile : Lorsque les procédures prennent le pas sur les objectifs, le système perd son sens. On passe plus de temps à remplir des formulaires qu’à produire des résultats, plus de temps à polir l’image qu’à travailler la substance. L’individu devient un acteur de sa propre vie, épuisé à maintenir une performance en lieu et place d’une existence authentique.
  • Le Jugement Aigri : L’obsession des formes mène inéluctablement au jugement d’autrui. Le code devient un bâton pour frapper ceux qui s’en écartent. On critique la manière (le ton, l’habit, le style) plutôt que l’idée ou l’action. Ce faisant, on se ferme à la nouveauté et à la créativité, car l’innovation commence souvent par le bris d’une convention.
  • La Fragmentation de Soi : En valorisant la façade, nous nous condamnons à une vie divisée : l’être public (le rôle, l’image) et l’être privé (le doute, l’épuisement, l’égoïsme). Cette fragmentation est la source d’un profond malaise existentiel, car nous trahissons notre propre vérité au profit d’une reconnaissance éphémère.

La solution à cette « dictature du Tissu » n’est pas l’anarchie, mais la cohérence. Le véritable accomplissement, qu’il soit professionnel, éthique ou personnel, ne se trouve pas dans la propreté du protocole, mais dans la validité de l’intention et l’impact de l’action.

Il s’agit de s’interroger constamment : Est-ce que ce code que je suis ou que j’impose sert la réalité ou masque-t-il mon propre vide ? Le sens, la justice et la valeur ne résident pas dans le tissu de la convention, mais dans la solidité de ce qu’il est censé recouvrir.

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