
Dans un petit village niché au creux d’une vallée, vivait un homme que tous appelaient Jacques-le-Solitaire. Il ne parlait à personne, vivait dans une petite maison au bord d’un bois et cultivait son jardin. Son potager était magnifique, ses légumes étaient les plus beaux de la région, mais il ne les partageait jamais. Il les mangeait seul, les conservait pour l’hiver, et ne laissait rien pour les autres.
Un jour, une vieille femme, au dos courbé par l’âge et les soucis, frappa à sa porte. « Monsieur Jacques, j’ai faim, et mes enfants aussi. Auriez-vous une petite carotte ou deux pour nous ? »
Jacques, sans un mot, claqua la porte. La vieille femme s’en alla, le cœur lourd.
Cet hiver-là, une maladie étrange s’abattit sur le village. Les légumes pourrirent dans les champs, les animaux tombaient malades. Seul le jardin de Jacques-le-Solitaire semblait épargné. Il continuait de récolter ses légumes, mais un jour, il découvrit une petite graine noire, toute fripée, dans le creux de sa main. Elle était si petite qu’il faillit la jeter.
Mais au lieu de ça, il l’enfouit dans la terre. La graine poussa. C’était une plante magnifique, qui donna un fruit immense, d’une couleur qu’il n’avait jamais vue. Il goûta le fruit : c’était le plus délicieux qu’il n’ait jamais mangé. Il en mangea une part. Il en mangea une deuxième, une troisième… mais le fruit ne diminuait pas. Au contraire, il semblait se régénérer.
Jacques s’étonna, mais continua de manger. Après plusieurs jours, il ne pouvait plus rien avaler. Le fruit était toujours là, entier, magnifique.
Alors Jacques, à contrecœur, se résolut à couper une part et à l’offrir à son voisin. Le voisin, méfiant, la goûta. Ses yeux s’illuminèrent : c’était le goût du paradis. Bientôt, la nouvelle se répandit dans tout le village. La foule se pressait devant la maison de Jacques-le-Solitaire. Il sortait une part du fruit, une part qui ne diminuait jamais.
Au fil des jours, en voyant les visages s’illuminer, en entendant les rires des enfants, en recevant les remerciements, quelque chose se transforma en Jacques. Il n’était plus Jacques-le-Solitaire, mais Jacques-le-Bienheureux. Son cœur, qui était dur comme une pierre, s’ouvrit comme une fleur.
Il comprit alors le secret de cette graine : elle ne pouvait pas mourir. Son fruit ne pouvait pas s’épuiser. Il était fait pour être partagé, pour se multiplier en donnant la joie à ceux qui le recevaient. Il avait cru que la richesse était de tout garder pour soi, mais il découvrit que la vraie richesse était de tout donner.
Le jour de sa mort, on retrouva dans son jardin la plante, toujours aussi belle. Mais il n’y avait plus de fruit. Car le vrai fruit, c’est l’amour qu’on donne, et lui, avait appris à le donner jusqu’au bout.

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