Il était une fois, dans un village blotti entre des montagnes majestueuses et une rivière chantante, deux âmes différentes comme le jour et la nuit. Il y avait Firmin, le bûcheron, dont la force et l’énergie étaient légendaires. Dès le lever du soleil, il était dans la forêt, sa hache s’abattant avec précision sur les troncs, ses muscles se nouant sous l’effort. Pour Firmin, la vie, c’était faire. Il construisait des maisons solides, coupait du bois pour l’hiver, réparait les ponts du village. Il était fier de son travail, de sa sueur, et du respect que les autres lui portaient pour sa capacité à « faire avancer les choses ».


La Quête du « Faire Toujours Plus »

Firmin était infatigable. Chaque matin, sa liste de tâches s’allongeait. Il aidait un voisin à labourer son champ, puis un autre à réparer son toit, sans jamais refuser une requête. « Un homme, ça fait des choses », disait-il souvent, le torse bombé. Il pensait que le bonheur résidait dans l’accumulation des réalisations, dans la satisfaction d’avoir tout coché.

Mais au fil des saisons, une ombre commença à s’étirer sur le cœur de Firmin. Il était fatigué, toujours pressé. Il mangeait en vitesse, sans savourer. Il voyait les enfants jouer, mais n’avait pas le temps de s’arrêter pour rire avec eux. Le chant des oiseaux, le murmure de la rivière… tout cela lui échappait, masqué par le bruit de sa hache et le tic-tac incessant des tâches à accomplir. Il faisait tant de choses, mais au fond, il se sentait de plus en plus vide. Le village prospérait grâce à lui, mais lui, il s’éteignait un peu chaque jour.


L’Appel Silencieux de l’ »Être »

De l’autre côté du village, vivait Élise, la tisserande. Ses mains étaient agiles, mais son mouvement était lent, mesuré, presque méditatif. Élise ne produisait pas de grandes quantités, mais chaque étoffe qu’elle créait était une œuvre d’art, imprégnée de couleurs douces et de motifs harmonieux. Pour Élise, la vie, c’était être. Elle passait des heures assise devant son métier, non seulement à tisser, mais à sentir le fil entre ses doigts, à écouter le rythme régulier du bois, à observer la lumière filtrant à travers la fenêtre.

Élise prenait le temps de contempler les étoiles le soir, de s’asseoir près de la rivière pour écouter son murmure, d’échanger des sourires sincères avec les passants. Elle n’avait pas de liste de tâches à rallonge. Elle n’était pas obsédée par la productivité. Elle était simplement présente, attentive à la beauté du monde et aux émotions qui l’habitaient. Certains la trouvaient rêveuse, parfois un peu « lente ». Mais ceux qui venaient la voir repartaient toujours apaisés, comme si un peu de sa sérénité avait déteint sur eux.


La Rencontre Inattendue

Un hiver particulièrement rude s’abattit sur le village. Firmin, épuisé, tomba malade. Sa hache resta silencieuse. Pour la première fois de sa vie, il ne pouvait plus « faire ». Allongé dans son lit, il se sentait inutile, démuni. Il regardait par la fenêtre la neige tomber et se sentait profondément malheureux.

Élise, apprenant sa maladie, vint le voir. Elle n’apporta pas de remèdes ni ne proposa d’aide pour le travail. Elle s’assit simplement près de lui, et commença à tisser une petite couverture avec des fils colorés. Elle ne disait rien, mais sa présence était une chaleur douce. Firmin, d’abord impatient, puis résigné, commença à observer ses mains. Il vit la délicatesse de chaque geste, l’attention qu’elle mettait à choisir les couleurs, le calme qui émanait d’elle.

Un après-midi, alors qu’Élise tissait en silence, Firmin brisa le silence. « Élise, » dit-il d’une voix rauque, « je ne comprends pas. Je n’ai jamais arrêté de travailler, j’ai tout fait pour le village, et pourtant je me sens vide. Toi, tu ne fais pas grand-chose, et tu sembles si… paisible. »

Élise sourit doucement. « Firmin, ce n’est pas que je ne fais rien. Je fais différemment. Chaque fil que je tisse est une intention, chaque motif est une pensée. Mais avant tout, j’écoute. J’écoute le vent, la rivière, mon cœur. Je suis présente à l’instant. Le bonheur, Firmin, n’est pas dans ce que l’on accumule, mais dans la façon dont on vit ce que l’on a. Le bonheur est d’être, pas seulement de faire. »


La Leçon de l’Équilibre

Les jours passèrent. Firmin, toujours cloué au lit, commença à observer le monde différemment. Il écoutait le crépitement du feu, le chant des oiseaux à l’extérieur. Il se souvenait des rires de son enfance, des saveurs des repas partagés. Il se rendit compte que dans sa course effrénée au « faire », il avait oublié l’ »être ».

Quand Firmin retrouva la force de se lever, il revint dans la forêt, mais sa hache ne s’abattit plus avec la même frénésie. Il prenait le temps de sentir l’odeur des pins, d’observer la lumière filtrer à travers les feuilles. Il continuait à « faire », car le travail était nécessaire et honorable, mais il intégrait désormais l’ »être » dans chaque geste. Il commençait ses journées par quelques minutes de silence, passait plus de temps à table avec sa famille, et offrait son aide non plus par obligation, mais par plaisir de partager.

Et Élise ? Elle continua à tisser ses étoffes de lumière, mais elle sortait parfois du village pour aider les autres, partageant sa sagesse et sa sérénité.

Le village apprit une grande leçon de ces deux âmes. Ils comprirent que le véritable bonheur ne réside pas dans un choix exclusif entre le « faire » et l’ »être », mais dans l’équilibre harmonieux des deux. C’est en faisant avec conscience et en étant pleinement présent dans ses actions que la vie révèle toute sa richesse. Et c’est ainsi que le village, autrefois obsédé par l’efficacité, devint un lieu où l’on savait aussi prendre le temps de vivre, de rêver et d’être simplement heureux.

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