Il était une fois, dans un royaume lointain, un roi puissant et juste. Ce roi avait décrété une loi essentielle pour son peuple : « Toute l’eau de la Grande Rivière appartient au royaume, et nul n’a le droit de la détourner sans permission expresse. » Cette loi était claire, écrite sur des parchemins dorés, et son but était d’assurer que chacun ait accès à l’eau, et que les terres du royaume soient toujours fertiles.

Dans ce même royaume vivait un vieux bûcheron nommé Elara. Elara était connu pour sa sagesse et son amour de la forêt. Chaque matin, avant de se rendre à son travail, il s’agenouillait au bord de la Grande Rivière et remplissait une petite gourde d’eau pour sa consommation de la journée. Un jour, la sécheresse s’abattit sur le pays. La rivière, d’ordinaire si généreuse, devint un mince filet. Les cultures souffraient, et la faim commençait à se faire sentir.
Le roi, inquiet, envoya ses gardes royaux pour s’assurer que personne ne détournait l’eau précieuse. En patrouille, un jeune garde zélé, mais inexpérimenté, vit Elara au bord de la rivière. « Vieux homme ! » cria le garde, « Que fais-tu là ? Ne sais-tu pas que toute l’eau de la rivière appartient au roi ? Tu n’as pas de permission pour la prendre ! »
Elara, sans se troubler, leva sa petite gourde. « Je ne détourne pas l’eau, jeune homme. Je ne fais que prendre de quoi étancher ma soif, pour que je puisse continuer mon travail et subvenir à mes besoins. »
Le garde hésita. La loi disait clairement « nul n’a le droit de la détourner ». Elara n’avait pas de canal d’irrigation, pas de machine. Il n’avait qu’une petite gourde. Pourtant, techniquement, il prenait de l’eau. Le garde, ne voulant pas faillir à son devoir, arrêta Elara et le conduisit devant le roi.
Le roi écouta le garde avec attention, puis se tourna vers Elara, les yeux emplis de curiosité. « Elara, tu es un homme sage. La loi est claire. Tu as pris de l’eau sans permission. Que dis-tu pour ta défense ? »
Elara posa sa gourde à terre. « Sire, la loi a été écrite pour que la rivière serve le royaume, pour que l’eau ne soit pas gaspillée ni accaparée par quelques-uns. Elle a été faite pour la vie et pour le bien commun. Si ma petite gourde vide de sens la loi, alors je me soumets à votre jugement. »
Le roi réfléchit un instant, puis un sourire éclaira son visage. « Jeune garde, » dit le roi, « tu as bien fait d’être vigilant et de connaître la lettre de la loi. Mais tu n’as pas compris son esprit. »
Il se tourna vers Elara. « Elara, tu as montré l’esprit de la loi. La loi de la rivière n’a pas été créée pour que le bûcheron meure de soif, ni pour que le voyageur s’effondre d’épuisement. Elle a été créée pour protéger la ressource vitale pour tous, pour éviter que des puits entiers ne soient asséchés par l’égoïsme, ou que des champs entiers ne périssent par manque d’équité. Ta gourde n’enlève rien à la rivière qui puisse nuire au royaume ; au contraire, elle te permet de continuer à vivre et à travailler pour le bien du royaume. »
Le roi continua, s’adressant à la cour entière : « La lettre de la loi est comme les rives qui contiennent l’eau. Elle donne une forme, une direction. Mais l’esprit de la loi est comme l’eau elle-même : c’est ce qui donne la vie, ce qui irrigue, ce qui fait croître. Si nous nous contentons de la lettre sans comprendre l’esprit, nous finirons par assécher nos cœurs et étouffer la vie. »
Il ordonna alors : « Libérez Elara. Et qu’à partir de ce jour, tous mes gardes apprennent non seulement la lettre de mes lois, mais aussi l’esprit qui les anime. Car une loi sans esprit est une rivière sans eau, belle à regarder sur une carte, mais incapable de faire fleurir quoi que ce soit. »
Et c’est ainsi que le bûcheron sage rappela au royaume la différence essentielle entre suivre la règle aveuglément et comprendre la raison d’être de la règle, la vie qu’elle cherche à protéger, et l’amour qu’elle aspire à répandre.

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